Banalise-t-on l'euthanasie pour souffrances psychiques ?

Banalise-t-on l'euthanasie pour souffrances psychiques ?
Banalise-t-on l'euthanasie pour souffrances psychiques ? - © BERTRAND LANGLOIS - AFP

Dans une lettre ouverte publiée ce mardi dans le Morgen, soixante-cinq psychiatres, psychologues et professeurs d'université s'opposent à la banalisation de l'euthanasie pour souffrances psychiques. Ils demandent au gouvernement de changer la législation.

Chaque année, en Belgique, environ deux mille euthanasies sont pratiquées, deux à trois pourcents d'entre elles l’étant en raison de souffrances psychiques "insupportables", ce qui représente plus ou moins un cas par semaine.

Les signataires de cette carte blanche ne s’opposent pas à l'euthanasie en cas de souffrances psychiques mais ils estiment qu'elle n'est pas la réponse adéquate. Pour eux, il s'agit de faire la différence entre maladie somatique, maladie du corps et maladie psychique, maladie de l'esprit.

Remise en cause du travail psychiatrique

Ariane Bazan est chargée de cours à l'ULB à la Faculté des sciences psychologiques et de l’Education. Elle figure parmi les signataires et explique que c'est tout le travail d'un psychiatre qui est remis en cause : "Comment voulez-vous que nous nous engagions d’une telle façon avec les patients qui, en théorie, en principe, savent qu'il y a une case B, celle de l’euthanasie".

Impossible de travailler avec une deuxième pensée dit-elle. Elle se prononce, comme les autres signataires, pour un changement de la loi : "Pour un changement de la loi, pour que la loi rende impossible cette lecture qui fait que l’euthanasie est appliquée en ce moment dans certains cas pour seules maladies psychiques".

Laisser du temps au temps?

Ariane Bazan s'appuie sur plusieurs arguments: "On ne peut pas dire qu'une maladie mentale est incurable et on ne peut jamais dire que l'on est en fin de traitement. C'est possible de le dire pour un cancer, pas pour une maladie mentale. Ca voudrait que l'on a essayé tous les types de thérapeutes ou tous les thérapeutes qui sont prêts à vous aider."

Une position repoussée par les partisans de l'euthanasie qui évoquent notamment une confusion entre troubles et souffrances psychiques.

Pour Jacqueline Herremans, présidente de l'association pour le droit de mourir dans la dignité, il y a une confusion dès le départ : "Ils confondent, volontairement ou non, maladies psychiatriques et souffrances psychiques. Des souffrances psychiques on peut en avoir, hélas, par rapport à des maladies somatiques comme le cancer. D’ailleurs, c’est bien, en général, des souffrances psychiques qui sont à la base des demandes d’euthanasie, en ce compris pour des maladies comme le cancer".

Les signataires estiment aussi que le temps n'est pas laissé au temps. La personne qui souffre de troubles psychiques n'a pas le temps de la réflexion.

Le temps existe, remarque pour sa part Jacqueline Herremans : "On ne répond pas à une demande d’euthanasie par une euthanasie dans les cinq minutes qui suivent ! Et pour les cas psychiatriques, précisément, c’est souvent un processus qui prendra au moins des mois, certainement aussi dans beaucoup de cas une année, ou une année et demi".

Que dit la loi ?

La loi relative à l’euthanasie date du 28 mai 2002. L’une des conditions pour qu’une demande d’euthanasie soit acceptée fait directement référence à la souffrance psychique : "le patient (…) se trouve dans une situation médicale sans issue et fait état d'une souffrance physique ou psychique constante et insupportable qui ne peut être apaisée (…)".

A cela s'ajoute que la demande doit être "formulée de manière volontaire, réfléchie et répétée, et qu'elle ne résulte pas d'une pression extérieure".

Faut-il changer la loi?

Faut-il donc changer la loi comme tendent à le demander les signataires de cette carte blanche ? Pour François Damas, membre de la Commission euthanasie et responsable des soins intensifs au CHR de Liège, la loi n'est pas laxiste. Tout réside en fait sur la notion de souffrances "inapaisables" :

" Il n’y a pas de machine qui mesure un degré de souffrance, ce n’est pas comme une température que l’on prend sur un patient, ou sa tension artérielle. C’est dans l’accompagnement d’un patient au fil du temps, la loi impose que le médecin doit avoir des entretiens répétés avec son patient sur une période prolongée, surtout dans le cas d’une maladie psychiatrique qui peut avoir une évolution positive dans une majorité des cas. Il faut que ces médecins compétents sur le plan de la maladie psychiatrique se fassent une conviction que cette personne est bel et bien en souffrance constante et inapaisable, que c’est bel et bien le meilleur service à lui rendre que d’accepter sa demande".

Côté politique, même son de cloche on renvoie vers la loi existante. Philippe Mahoux, l’un des pères de cette loi, se montre très clair : " Je pense qu’il faut que l’on s’en réfère à la loi telle qu’elle est rédigée et elle est très claire. (…) Il est bien inscrit dans la loi que non seulement le médecin à qui la demande est formulée doit consulter un autre médecin mais qu’il y a aussi un troisième médecin qui doit être consulté. Si la loi est respectée, le législateur n’a pas à entrer dans la problématique individuelle. Cela est du ressort de tous ceux qui sont confrontés directement à la situation. " Côté flamand, libéraux et socialistes ne veulent pas non revoir la loi.

La Belgique a connu un seul cas d'euthanasie qui s'est retrouvé devant la Justice. Il s'agissait de l'euthanasie d'une dame âgée qui souffrait de dépression. Le médecin généraliste n'aurait pas suivi la loi.

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