Avortement: "Augmenter la responsabilisation des hommes en matière de comportements sexuels"

Avortement: "Augmenter la responsabilisation des hommes en matière de comportements sexuels"
Avortement: "Augmenter la responsabilisation des hommes en matière de comportements sexuels" - © THOMAS SAMSON - AFP

L’avortement, un sujet sensible et qui divise. Ces derniers jours, une polémique autour de ce professeur de l’UCL, pour qui l’avortement est le meurtre d’une personne innocente et un acte plus grave que le viol, a fait grand bruit.

Ce matin, c'est Sophie Heine, politologue à l’institut Egmont et auteur notamment du livre Genre ou liberté, vers une féminité repensée, qui était l'invitée du Plus de Matin Prem1ère pour en discuter. 

Celle qui est également chercheuse associée à l’université d’Oxford s'est notamment fait remarquer dans les colonnes de nos confrères du journal Le Soir. Une carte blanche titrée "L’avortement, liberté ou vulnérabilité ?" soulignant les prises de position très caricaturales, notamment de la part des mouvements dits progressistes, loin d’être convaincants.

Pourquoi donc sont-ils loin d'être convaincants?

"Alors tout d’abord, je veux préciser que je suis bien entendu, c’est évident pour moi en tant que progressiste et libéral-progressiste, libéral-radicale, tout à fait favorable à une interprétation de la liberté d’expression extrêmement large. Et donc je pense ici au débat du fond, par rapport au débat de l’UCL, qui n’est pas le débat ce matin, je pense que ce qui est fondamental, même à l’université, c’est que la liberté d’expression soit interprétée de façon la plus large possible. Ceci étant dit, je trouve en effet les positions extrêmement caricaturales des 2 côtés de la polémique.

Fondamental de défendre la possibilité légale d’avorter

On peut la simplifier en deux grands camps. D’un côté, il y a le retour d’une rhétorique qui est extrêmement conservatrice, sur fond d’argumentaire moral, voire religieux, qui pose évidemment un grand problème quand on défend avant tout la liberté individuelle, comme étant l’objectif en tout cas. Et face à cela, la réponse des mouvements dits progressistes, et en particulier féministes, ne me convainc pas en effet. Je pense qu’il est fondamental de continuer à défendre la possibilité légale d’avorter dans des conditions médicales sûres, donc le fameux droit à l’IVG, mais je crois qu’il faut élaborer un discours qui soit plus convaincant, plus mobilisateur et plus en phase avec la réalité concrète des femmes concernées".

Pour qu’on comprenne bien, qu’est-ce qui ne vous plaît pas dans ce que vous entendez du côté notamment des féministes ?

"Je pense que le combat reste un petit peu figé sur cette fameuse victoire qui est un petit peu sacralisée donc, comme je le disais, du droit à l’IVG et qu’il n’y a pas assez de prises en compte du contexte. Donc ce que j’explique dans cette carte blanche et dans mes écrits en général aussi..."

Et vous parlez notamment de la vulnérabilité des femmes, vous évoquez une vulnérabilité à la fois sociale et physique.

"Voilà, je pense que c’est une évidence qu’il faut rappeler, une évidence empirique de fait qu’il faut rappeler, qui est connue des mouvements progressistes en général, et féministes en particulier, qui est que les femmes sont en effet vulnérables. Sur le plan social, elles sont désavantagées à maints égards, donc sur le plan socio-économique, sur le marché du travail, dans la sphère publique, dans la sphère privée, elles sont vulnérables socialement. Elles sont aussi vulnérables physiquement.

Peu pris en compte par les mouvements féministes

C’est une évidence qu’en a tendance à oublier. Ça, c’est fortement rappelé par les féministes, mais c’est peu pris en compte dans ce débat, il y a des stéréotypes de genre, des préjugés sur le féminin qui tendent à conforter cette situation d’infériorité. Et donc dans les rapports de force en général, dans la société et puis dans les rapports interindividuels, et en particulier dans les rapports entre hommes et femmes, les femmes tendent à sortir perdantes de ces rapports de force, à cause de cette situation plus large d’infériorité, de vulnérabilité, de désavantage. Et donc forcément, cela doit avoir un impact sur toutes les positions, sur tous les actes censément libres qu’elles posent, et en ce compris l’acte de mettre fin à une grossesse ou non. Je pense que c’est quelque chose qui est peu pris en compte par les mouvements féministes".

Oui, justement dans la carte blanche, vous posez cette question qui interpelle : que peut bien encore signifier la liberté individuelle, si souvent postulée dans la décision d’avorter ? En clair, cette liberté, c’est presque une fiction ?

"La liberté, de nos jours, est toujours une fiction pour une majorité d’individus, mais les femmes sont soumises à des formes de domination spécifiques. Et donc c’est tout le travail des courants de défense des droits des femmes, et féministes en particulier, de souligner, de mettre en avant ces dominations, ces injustices au sens large, ces dominations particulières, et donc d’essayer d’en sortir. Mais tout à coup, quand on parle d’avortement, on dirait que ces dominations n’existent plus, qu’il n’y a plus d’injustice, qu’il n’y a plus d’inégalités, que les femmes sont tout à coup, comme par magie, libres. Et ça, je pense qu’en effet c’est une fiction, c’est un problème. Et donc il faut aller beaucoup plus loin, se rendre compte qu’il y a des pressions sociales normatives, qui sont donc de l’ordre à la fois du discours, mais aussi du matériel, qu’il peut y avoir des pressions collectives, mais aussi des pressions interindividuelles, qui ne sont pas nécessairement uniquement de la part des hommes, mais qui peuvent l’être bien entendu puisque la question de la reproduction en général implique encore en majorité un homme et une femme, surtout dans ces cas-ci, et donc il faut prendre cela en compte, sans nécessairement tomber dans un discours anti-avortement parce que, je le répète, je suis bien entendu pour que le droit à l’IVG soit maintenu, voire développé dans les pays dans lesquels il n’existe pas.

Les études sur le sujet sont contrastées

Mais dans notre pays, il s’agit avant tout de le maintenir. Mais je pense qu’il faut élaborer un discours beaucoup plus sensible à la réalité des femmes concernées. Et puis, il y a bien entendu cet élément, que je mentionne très rapidement dans le texte en question, qui est celui de l’impact potentiel, en tout cas psychologique, sur les femmes concernées, qui est, lui, par contre, extrêmement négligé, contrairement à la question de vulnérabilité des femmes qui est juste mise de côté dans ce débat par les mouvements féministes. Mais cette question de l’impact potentiel est totalement écartée et mise de côté et uniquement reprise par des types anti-avortement radicaux, alors que je pense que c’est fondamental. De nouveau, les études sur le sujet sont contrastées et il faut prendre cette réalité contrastée en compte. Sur la question des alternatives..."

Oui, parce que justement à ce sujet, on va en terminer par là, vous dites que le véritable progrès consisterait en une responsabilisation radicale des hommes. Qu’est-ce que vous entendez concrètement par là ? 

"Il faut être courte et dans les cartes blanches et à la radio. Il y a évidemment beaucoup d’alternatives à mettre en œuvre en théorie, mais je pense que le véritable progrès serait celui-là, serait d'augmenter la responsabilisation des hommes en matière de comportements sexuels, par rapport à la reproduction, par rapport à la prise en charge des enfants en général. Et donc, à ce stade-là aussi, mais aussi une fois l’enfant né et de façon pas uniquement discursive et par un changement des mentalités, mais aussi éventuellement par une évolution de la loi en matière d’obligation et d’implication paternelle parce que cela serait susceptible de faire évoluer les comportements des hommes et donc aussi des femmes concernées, puisque cette décision, à nouveau, se prend rarement de façon tout à fait libre et isolée. Mais c’est juste un élément parmi d’autres. J’ai pointé dans mes écrits, notamment dans l’ouvrage que vous avez cité, d’autres éléments d’action pour aller au-delà de certains stéréotypes qui tendent à réduire les femmes à l’état d’instruments".

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