"Avoir mal aux dents en prison, je peux vous dire que c'est l'enfer"

"Avoir mal aux dents en prison, je peux vous dire que c’est l’enfer"
"Avoir mal aux dents en prison, je peux vous dire que c’est l’enfer" - © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

La prison d’Ittre vient d’être scrutée au peigne fin par les membres de la commission de surveillance. On pointe souvent du doigt le système pénitentiaire en Belgique, alors quelles sont les conditions d’enfermement des détenus et quelles sont leurs activités ?

Thierry Marchandis, ancien procureur du Roi de Charleroi, juge de paix émérite et membre de la commission de surveillance de la prison d’Ittre, était l'invité de Matin Première pour faire le point sur ce dossier. Il a répondu aux questions de Pierre-Yves Meugens.

Le but était-il ici de scruter une prison, histoire de tirer des grandes conclusions sur le système pénitentiaire en Belgique ?

"Non, l’idée principale était que la commission de surveillance de Ittre, qui va être remplacée par une nouvelle commission au mois de septembre, fasse un peu un bilan de son travail et de ce qu’elle a observé pendant des années. Ce sont donc 50 pages bien tassées qui donnent une bonne idée de ce qu’est la prison d’Ittre, des conditions de détention, des problèmes de santé, des activités, de la sécurité, mais on termine aussi, dans nos conclusions, par une conclusion générale et par des recommandations qui pourront être utiles à la fois au Parlement ou au ministre de la Justice — et futurs ministres de la Justice — et au nouveau conseil central, qui est tout à fait dynamique et plein de projets."

Quand on lit ce rapport et les conclusions qui sont faites, on a parfois l’impression que le système pénitentiaire n’a pas toujours suivi les évolutions de la société ces dernières années, que ce soit en termes de soins de santé, de travail des détenus, d’adéquation avec leur remise en liberté, de téléphonie, etc. Est-ce un peu le sentiment exact qui se dégage de cela ?

"Oui, vous avez tout à fait raison, parce que mon père, qui était juge d’instruction et visiteur de prison, tenait il y a 50 ans à peu près le discours que nous tenons dans ce rapport. L’Association syndicale des magistrats avait fait un livre blanc il y a 40 ans pour dénoncer un certain nombre de dysfonctionnements des prisons et tout ça est toujours aujourd’hui d’une grande actualité."

On va pointer l’organisation du travail des détenus, leur occupation au sein de la prison, qui leur permet parfois de gagner un peu d’argent. Il est notamment mis dans le rapport que l’organisation actuelle du travail en prison rend impossible le dédommagement aux victimes et que la différence entre le dédommagement reconnu à la victime et le montant mensuel que le détenu peut y consacrer est complètement dérisoire. Cela veut-il dire qu’on doit consacrer plus de moyens à la rémunération des détenus pour par exemple dédommager les victimes ?

"C’est très compliqué, dans la mesure où la Régie du travail pénitentiaire prend un bénéfice considérable sur le travail des détenus. Le salaire que le détenu perçoit est tout à fait ridicule et ne permet ni de constituer un petit pécule pour lui le jour où il sort, ni d’ailleurs de consacrer éventuellement une partie de l’argent à l’indemnisation de sa victime. Pour les salaires, on est dans des chiffres de l’heure qui sont scandaleux, sans compter que la législation sur le droit du travail ne s’applique pas à eux."

Quand on voit aussi simplement le principe du travail, qui rythme la vie du détenu, est-ce un moyen qui lui permet à sa sortie de retomber dans une société où il pourra se réinsérer plus facilement ?

"Je dirais que non, dans la mesure où les travaux qu’on propose aux détenus sont des travaux tellement simples qu’ils ne donnent aucune formation. C’est un travail basique qui n’est pas toujours très intéressant et qu’ils prennent souvent pour quitter leur cellule et changer d’air pendant la journée, mais ce n’est pas ça qui va les aider une fois qu’ils sortiront."

Il y a également des recommandations en matière de soins de santé et d’adéquation avec l’INAMI, c’est bien ça ?

"Oui, tout à fait. Les soins de santé en prison sont un gros problème. Pour les extractions, quand ils doivent être opérés à l’extérieur, il faut attendre sept ou huit mois. Pour les soins dentaires, le dentiste n’a que 38 heures/semaine et ne sait pas satisfaire toutes les demandes. Vous imaginez, quand vous avez mal aux dents chez vous, c’est pénible, mais avoir mal aux dents en prison, je peux vous dire que c’est l’enfer."

Vous nous disiez aussi en début d’interview que depuis 40 ans les constats posés sont quasi les mêmes d’année en année. Comment peut-on espérer que ceux-ci évoluent aujourd’hui ? N’y a-t-il qu’avec des moyens financiers alloués plus importants qu’on peut éventuellement faire évoluer ce système ? Ce n’est pourtant pas forcément la tendance, surtout dans un domaine comme celui-ci qui concerne finalement "peu" la population, si on doit parler en termes électoralistes en tout cas.

"Je pense que je ne comprends pas pourquoi le monde politique n’a pas encore compris que si les détenus sortent meilleurs qu’ils ne sont entrés, c’est tout bénéfice pour la sécurité. Mais il y a deux éléments positifs : il y a d’abord le nouveau conseil central qui est beaucoup plus dynamique et qui a des tas de projets qu’il va mettre sur pied, et une autre raison d’espérer est le projet pilote des maisons de détention, qui seront des toutes petites maisons de détenus, d’une quinzaine de détenus, qui permettront un travail beaucoup plus fin, beaucoup plus subtil et beaucoup plus efficace par rapport aux détenus qui vont passer par là. Mais c’est un peu un paradoxe, une incohérence par rapport à la méga prison de Haren qu’on est en train de créer, alors que tous les criminologues disent que ce sont des petites unités de détention qui permettent une meilleure réinsertion. Le drame aujourd’hui est qu’on a l’impression qu’il n’y a aucune politique de réinsertion, c’est toujours la sanction qui prime, et dans cet esprit-là, vous ne risquez pas de sortir meilleur que vous n’êtes entré."

Une chose encore, Thierry Marchandise : a-t-on des exemples à aller chercher chez nos voisins européens, et on pense à la Hollande, où on a notamment envoyé certains de nos prisonniers pour les surpopulations, vers Tilburg à l’époque, ou vers d’autres pays plus proches, comme l’Allemagne, où les systèmes fonctionnent peut-être différemment du nôtre ?

"Vous avez entièrement raison, parce que la Hollande est vraiment tout près de chez nous. Ne fut-ce qu’un exemple qui vous dira toute la différence, c’est que quand un détenu arrive dans une prison hollandaise, il est accueilli, et cet accueil n’est pas simplement qu’on lui remet une série de papiers et deux ou trois essuies. Au contraire, on lui explique comment fonctionne la prison, quel va être son contact avec les gardiens, etc. Cet accueil-là change donc tout et c’est impressionnant de voir, alors que la Hollande n’est pas aux antipodes par rapport à chez nous, que ça crée une atmosphère de prison qui est tout à fait différente de chez nous."

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