Au Québec, les caméras de surveillance sont autorisées dans les maisons de repos

Au Québec, il est légal de placer une caméra de surveillance dans une chambre de maison de repos. Il y a toutefois des conditions et des limites.
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Au Québec, il est légal de placer une caméra de surveillance dans une chambre de maison de repos. Il y a toutefois des conditions et des limites. - © Fiona Collienne

Imaginez: vous allumez votre ordinateur, vous vous connectez à une application et en trois clics, vous voilà en direct dans la chambre de votre maman ou grand-maman qui vit en maison de repos. Vous la voyez sur son lit, devant la télévision, vous pouvez même lui parler. Au Québec, ça n’a rien d’exceptionnel. Depuis un an, la province canadienne a clairement autorisé et encadré la présence de caméras de surveillance dans les chambres de maison de repos. L’objectif est notamment de repérer d’éventuels cas de maltraitance.

"Je vérifie si maman a passé une bonne nuit"

Julie Hébert n’a donc pas hésité une minute. Cette Montréalaise a installé une caméra de surveillance bien en évidence dans la chambre de sa mère. "Maman a été placée en maison de repos en juillet 2018 et dès les premières semaines, elle avait fait quelques chutes. Quand j’allais la voir, je constatais des manquements, elle était parfois dans ses urines. Alors je me suis dit qu’il était urgent de mettre une caméra vidéo dans sa chambre", explique-t-elle.

Chaque jour, quand elle se lève, Julie allume son téléphone portable et regarde comment va sa mère. Elle peut aussi revenir 48h en arrière et voir en images comment se sont passés les derniers jours dans la chambre de sa maman. Il y a quelques semaines, elle découvre des images qui vont lui glacer le sang.

"Maman chute régulièrement et pourtant, le personnel de la maison de repos l’a laissée s’endormir sur un fauteuil. Petit à petit, je l’ai vue glisser du fauteuil jusqu’à ce qu’elle tombe par terre", se souvient Julie. "J’ai continué à visionner et j’ai vu qu’elle est restée quarante minutes par terre avant qu’un préposé ne vienne la relever. J’ai pleuré en la voyant comme ça, par terre comme un chien. Si je n’avais pas eu de caméra, je n’aurais jamais pu prouver ces manquements", continue-t-elle.

Julie Hébert est désormais en discussion avec la maison de repos de sa mère pour éviter que ces situations se reproduisent. "Je ne me sens pas toujours soutenue, je les sens méfiants mais j’ai tout de même vu quelques changements chez certains préposés, ils sont plus doux avec ma mère", dit-elle.

Que dit la loi ?

Au Québec, pendant de nombreuses années, un grand flou régnait sur le sujet. Certaines familles suspectant des cas de maltraitance plaçaient des caméras cachées dans les chambres de leurs parents en maison de repos, certaines images créaient la polémique mais aucune balise n’existait pour encadrer la pratique. En mars 2018, le gouvernement québécois a donc décidé de clarifier les choses dans le cadre d’une loi sur la maltraitance des aînés.

Oui, les résidents peuvent installer une ou plusieurs caméras dans leur chambre et ce afin d’assurer la sécurité des aînés et d’améliorer la qualité des services. Les caméras de surveillance peuvent être visibles ou camouflées. Mais il existe tout de même des restrictions. Les caméras doivent être installées de manière à respecter la vie privée des autres résidents de la maison de repos. On ne peut pas les placer dans les aires communes, on ne peut pas filmer un voisin de chambre sans son autorisation et on ne peut pas diffuser les images sur internet.

Des employés pas très enthousiastes

Rapidement, ce projet a semé la controverse. "Nous avons dû rassurer les employés de nos maisons de repos qui se questionnaient: pourquoi donne-t-on accès aux membres de la famille à nos actions 24 heures sur 24? N’ont-ils pas confiance en nos soins?", relate Rosalie Dion, directrice adjointe du programme de Soutien à l’autonomie dans plusieurs maisons de repos de Montréal.

Les syndicats des préposés aux bénéficiaires en maisons de repos sont montés au créneau, estimant que si l’on souhaite s’attaquer à la maltraitance, il faut d’abord combler le manque de personnel dans ces établissements. "Il faut plus de personnel, plutôt que de l’observer à l’aide de caméras", s’insurgeaient les syndicats, redoutant un climat de défiance qui compliquerait la relation entre les patients, la direction et les employés.

Un an plus tard, quel bilan ?

Le secteur de la surveillance se frotte les mains. Chez Spytronic, un magasin de Montréal, on vend des caméras de surveillance de tous les styles. Des plus visibles aux plus discrètes, cachées dans un stylo, une horloge ou une télécommande. "Depuis le changement législatif, on en vend de plus en plus. Certains clients sont rassurés. Maintenant que c’est légal et ils passent à l’action", indique Alexandre Santos, le patron.

Dans toutes les maisons de repos que nous avons contactées, il semble pourtant que les caméras se fassent plutôt discrètes et rares. "C’est très rare, en fait", indique Rosalie Dion. "Très peu de familles sont venues nous dire qu’elles voulaient installer une caméra. Pour vous donner une idée, dans la maison de repos dans laquelle nous nous trouvons maintenant (un établissement de Montréal), on estime qu’il y a moins de 10 caméras pour 320 chambres."

Évidemment, il peut y avoir un nombre important de caméras cachées dont les directions de maisons de repos n’ont pas idée. Mais très peu d’images choquantes ont été rapportées aux directions. "J’ai l’impression qu’en disant aux familles, "allez-y, placez des caméras, vous verrez bien qu’on n’a rien à cacher", on a en fait augmenté leur confiance dans l’institution", ajoute Rosalie Dion.

Les syndicats, qui étaient très remontés contre cette nouvelle loi, sont aussi forcés de reconnaître qu’il y a eu très peu de situations problématiques et que jusqu’ici, ils n’ont pas entendu parler de recours contre des employés après que des images aient été captées par une caméra de surveillance.

Reste que dans de nombreuses maisons de repos, on sent que le sujet est sensible. Beaucoup ont refusé de nous recevoir. Et quand une personne, comme Julie Hébert qui a vu sa maman tomber via sa caméra de surveillance, se présente avec des images qui posent question, les directions ne semblent pas toujours réactives. "Il faut une enquête", nous répond une directrice de maison de repos qui ne souhaite pas être nommée. "Les images de caméras de surveillance sont un élément mais elles ne suffisent pas, on va ensuite enquêter et aller plus loin donc ça peut prendre du temps et contrarier les familles."

Les caméras, une vraie solution contre la maltraitance ?

Paul Brunet dirige le Conseil pour la Protection des Malades au Québec. Il était opposé au projet de loi l’an dernier. Il reste très critique un an plus tard. "Je pense qu’il faut travailler sur les causes de la maltraitance plutôt que sur ses conséquences", explique-t-il. "Il faut améliorer la formation et la supervision du personnel de maison de repos mais l’État a préféré dire aux familles: foutez-nous la paix, installez vos caméras et vous attraperez qui vous voudrez, nous, on ne met pas plus de ressources et on n’améliore pas les choses."

Et il ajoute: "Avec les caméras, on a peut-être amélioré à court terme la sécurité physique des résidents de maisons de repos, on a peut-être évité certains drames mais est-ce qu’on a amélioré le milieu de vie dans les maisons de repos et la confiance entre les interlocuteurs? Ça, je n’en suis pas du tout sûr."

Un an après le changement de loi, les caméras de surveillance ont toujours leurs défenseurs et leurs opposants. Elles font en tout cas partie du décor dans les maisons de repos du Québec.

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