Attentat à la mosquée d'Anderlecht: l'analyse de Felice Dassetto

La mosquée incendiée à Anderlecht
La mosquée incendiée à Anderlecht - © RTBF

Professeur émérite à l'UCL et auteur de "L'Iris et le Croissant", Felice Dassetto était l'invité de notre chat à 11h30 pour commenter l'attentat à la mosquée d'Anderlecht ce lundi soir. Compte-rendu.

Plusieurs chatteurs ont fait remarquer que le mot "attentat" était un peu fort pour qualifier ce qui s'est passé à la mosquée d'Anderlecht. Une opinion partagée par le professeur qui explique qu'"avant de parler d'attentat et jusqu'à preuve du contraire, il faudrait analyser le tout sous l'angle d'un tragique fait divers". Et de préciser qu'"il ne faut pas l'attribuer à un attentat programmé par un groupe. Si l'enquête de police révèle que tel est le cas, alors on serait devant un fait nouveau. Personnellement, j'ai constaté des tensions, mais pas au point d'en arriver à un attentat. Pour cette raison je pense pouvoir parler d'un tragique fait divers".

Felice Dasseto précise qu'il entend seulement par là "faire la distinction importante sociologiquement entre le fait de savoir si cette action est l'oeuvre d'un individu exalté ou bien le résultat d'un groupe organisé". Ce qui, jusqu'à preuve du contraire, n'a pas encore été prouvé par la police, l'enquête venant seulement de débuter.

Des tensions entre monde chiite et sunnite

La rivalité entre sunnites et chiites est évoquée pour expliquer cet acte de violence. Des tensions pour lesquelles "il faut remonter à la question de la succession du Prophète. La question a été : sur quoi se fonde la légitimité du successeur à la guide de la communauté ? Sur le fait d'appartenir à la famille du Prophète (comme disent les chiites) ou le fait de l'autorité "de facto" (comme disent les sunnites). Et au fil des siècles cette cassure tragique, la "grande discorde", comme l'appellent les musulmans, s'est creusée avec des hauts et des bas", explique Felice Dasseto.

"Entre chiites et sunnites, l'histoire pèse comme pour tout le monde", ajoute-t-il, "mais comme pour tout le monde, l'avenir est fait de ce que les gens en feront. Il est clair que les tensions en Arabie saoudite wahhabite et monde chiite sont attisées. Que l'on pense à la répression à Barheïn de la majorité chiite de ce pays avec l'aide de l'armée saoudienne.... En Belgique et en Europe je pense que les musulmans sont conscients de ne pas importer tels quels les conflits d'ailleurs. Et une certaine cohabitation existe. Par exemple, Isabelle Praile, active dans la mosquée Rida, est vice-présidente de l'Exécutif des musulmans et travaille avec les sunnites".

A Bruxelles, il y aurait quelques 8000 chiites sur quelques 236 000 personnes d'origine musulmane, "selon Iman Lechkar qui a terminé il y a deux ans une thèse sur le chiisme en Belgique", précise-t-il.

Les conflits prennent-ils en otage les religions ?

Felice Dasseto le confirme, les conflits prennent en otage les religions mais "avant tout, je pense que tout le monde est attristé et doit faire preuve de retenue et de compassion pour la personne décédé et sa famille. Il me semble qu'un des grands défis bruxellois est d'éviter que les questions autour de l'islam (...) deviennent des positions extrêmes". "Les religions ont une grande responsabilité historique pour ne pas (re)tomber dans la violence ou se laisser instrumentaliser par des intérêts de violence".

Et d'ajouter : "Le religieux a besoin d'être régulé". "Je ne pense pas que les religions ont le monopole de la violence, même si historiquement elles en ont abusé. Le 20ème siècle a été une historie de violence idéologique, coloniale qui n'avait rien à voir avec le religieux. Mais le religieux a sa part de responsabilités et c'est là que le monde religieux contemporain doit en quelque sorte se réinventer : devenir un peu "postmoderne", relativiser ses absolus qui l'amènent au radicalisme. Un long chemin que beaucoup de religieux parcourent surtout en pensant que dans le monde contemporain on doit vivre avec tout le monde, on circule, on est en contact réciproque".

"Cet épisode comme d'autres montre le long chemin de l'implantation de l'islam en Belgique avec ses tensions. C'est un fait nouveau. Parfois ils désarçonnent tout le monde. A mon sens c'est seulement par le long travail de discussions, de débats, de réflexions qu'on avancera. Des propos qui généralisent ne servent pas pour avancer. Et c'est surtout aux jeunes et aux jeunes bruxellois en l'occurrence qu'il importe d'oeuvrer en se méfiant des approximations, des généralisations. C'est le défi des sociétés globalisées contemporaines : se rencontrer autrement", conclut Felice Dasseto.

C. Biourge

Relire le chat ci-dessous :

Notre invité, Felice Dasseto, répondra à vos questions dès 11h30

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