Attaques en France: du "terrorisme d'en bas", selon Rik Coolsaet

Attaques en France: du "terrorisme d'en bas", selon Rik Coolsaet
Attaques en France: du "terrorisme d'en bas", selon Rik Coolsaet - © Tous droits réservés

Rik Coolsaet, professeur de relation internationale à l'université de Gand, était l'invité de Bertrand Henne dans "L'Acteur" de Matin Première ce lundi. Cet expert de la radicalisation et du terrorisme est revenu sur les événements de la semaine dernière en France: les attaques terroristes qui ont fait 17 victimes entre mercredi et vendredi, puis le rassemblement le plus important depuis la libération en solidarité aux victimes qui a eu lieu dans tout le pays dimanche.

Plus d'un million de personne dans les rues. Plus de trois millions même selon certaines sources. La France n'avait plus connu un rassemblement populaire comme celui de ce dimanche depuis la libération en 1944. A-t-on dès lors assisté à un moment historique? " Je l’espère mais c’est beaucoup trop tôt pour le dire", tempère Rik Coolsaet. "C'est sûrement un moment historique de par l’ampleur du rassemblement et de la mobilisation" mais est-ce pour autant un événement historique, qui marquera durablement la France? "Cela dépendraIl faudra voir dans les mois et les années à venir si ce rassemblement marque l’amorce d’un réel tournant dans la façon de penser", explique notre invité.

Plus immédiatement, faut-il craindre de nouvelles attaques? Les opérations de la semaine dernière n'étaient-elles que les premières d'une série? "On ignore s’il s’agit du début d’une opération plus vaste", reconnaît cet expert en analyse du terrorisme international. "Il y a des enquêtes en cours en France, aux États-Unis et au Yémen pour voir s’il y a une structure derrière. Mais, sur base des informations disponibles, je pencherais plutôt pour un ‘terrorisme d’en bas’ plutôt que d’un terrorisme structuré". Une hypothèse qui, si elle se vérifie, laisse le public dans l'incertitude, puisque tout dépendra d'initiatives individuelles ou de petits groupes et non d'un plan élaboré par une organisation qui veillerait à sa mise en application. Le contre-terrorisme américain a d'ailleurs concédé ne pas disposer d'élément probant prouvant la responsabilité directe d'organisations terroristes dans ces attaques mais que ces dernières avaient "inspiré d'une certaine façon" les auteurs.

Sur quels éléments cet expert appuie-t-il cette conviction? "Il y a des inconsistances dans ce qui s’est passé: le fait que des assassins se réclament de deux organisations qui sont en guerre entre elles n’est pas étrange en soi", à condition qu'il s'agisse d'initiatives issues d'individus ou de petits groupes, note le professeur de l'UGent. Mais ce qui lui semble inconcevable, par contre, serait que ces deux organisations se soient coordonnées entre elles, alors qu'elles se livrent une lutte sans merci.

"Y a-t-il une inspiration d’Aqpa dans ce qui s’est passé? Sans le moindre doute. Y a-t-il une structure derrière? J’en doute fortement"

Pour rappel, Amedy Coulibaly, l'auteur de la prise d'otage du "Hyper Cacher" à Paris s’est réclamé de Daesh (l’Etat islamique) dans une vidéo, tandis que les frères Kouachi, suspects principaux dans l'attentat contre la rédaction du Charlie Hebdo, se sont réclamés de l’Aqpa, anciennement Al Qaïda au Yémen. Selon Amedy Coulibaly, malgré ces appartenances revendiquées à des groupes terroristes ennemis, lui et les frères Kouachi se seraient coordonnés dans leurs attaques.

Même s'il peut paraître étonnant, ce type d'alliance à des niveaux individuels est pourtant envisageable. Rik Coolsaet l'explique par les échecs d'Aqpa dans ses tentatives d'attaques organisées par l'organisation elle-même. "Il y a eu plusieurs tentatives d’attaques internationales par Aqpa mais toutes avaient échoué", rappelle le spécialiste du terrorisme. Aqpa a donc changé de tactique face à ses échecs et encourage désormais les attaques menées par des "loups solitaires" plutôt que de les initier directement. Ils mettent à disposition les moyens théoriques d’agir (comment fabriquer des explosifs, etc.) et encouragent leurs partisans à agir de manière autonome. "Donc y a-t-il une inspiration d’Aqpa dans ce qui s’est passé à Paris? Sans le moindre doute. Mais est-ce qu’il y a une structure derrière? J’en doute fortement", lance notre interlocuteur. "Mais attendons les conclusions de l’enquête", conclut-il avec prudence.

Or, loin de signifier la fin du "danger Al Qaïda", cette nouvelle tactique s'appuie sur l'aura de l'organisation, le mythe qu'elle représente aux yeux de certains, plutôt que sur ses réelles capacités à agir.

"Comme je l’ai toujours écrit, dans Al Qaïda, le mythe est plus dangereux que l’organisation. Parce qu’il attire, il fascine, il inspire. Sans devoir organiser. Al Qaïda, à partir de 2002-2003, ne fonctionne plus seulement comme structure organisationnelle, mais comme inspiration pour certains. C’est le mythe qui est dangereux, beaucoup plus que l’organisation", indique Rik Coolsaet.

"C'est le 'terreau de désespérance' qui est vraiment l’enjeu actuel. Il faut s’atteler à le détruire"

Ce qui rend le risque de revivre de telles attaques très difficile à évaluer. "Il ne faut pas surestimer le danger mais qu’un homme ou une femme puisse décider, au nom d’un idéal, de lancer une bombe, ça été le cas dans toute l’histoire humaine", rappelle cet expert.

Pour lui, afin de se prémunir de ce danger, l'enjeu ne se limite pas à la répression et à la lutte anti-terroriste stricto sensu. "C'est le 'terreau de désespérance' qui est vraiment l’enjeu actuel. Il faut s’atteler à le détruire". Autrement dit, redonner un sens à la vie de certains jeunes que nos sociétés ont tendance à marginaliser. Or ce désespoir "pousse les jeunes vers la Syrie, vers une utopie lointaine qui est sans issue, parce qu’ils ne se sentent pas à leur place ici".

La seule manière de savoir si parmi les jeunes qui reviennent du jihad, il y a des "bombes à retardement", c’est de les suivre, insiste le professeur en relations internationales. Et le suivi n'est pas de la seule responsabilité des autorités. Il doit être fait "par des instances officielles mais aussi par les communautés, les familles, etc. C’est cela la vraie prévention : essayer de prendre l’ampleur du danger ou de l’appel à l’aide de ces personnes qui reviennent", analyse-t-il. "Ce n’est pas une question évidente à trancher: qui représente un danger parmi ceux qui partent et qui reviennent? Pour le déterminer, il faut une approche plus sophistiquée qui mélange répression et prévention".

Mais, à titre individuel, l'homme se dit résolument optimiste pour l’avenir "car la meilleur réponse à donner aux attaques terroristes est l’unité d’un peuple et c’est ce que la France a montré".

RTBF

Et aussi

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK