Argent, sexe et complexes: les coulisses peu glorieuses du monde de la mode

La Fashion Week 2018 s'ouvre à Paris ce lundi. La haute couture, les podiums, les shootings photos... La mode est un monde qui fait rêver de nombreuses jeunes filles (et jeunes garçons également). Mais l'envers du décor est parfois rempli de désillusions. Entre les exigences physiques, les abus au niveau du sexe et les arnaques d'agences bidons, la vie de top model est parfois bien loin du rêve imaginé par les mannequins en herbe. Immersion dans le monde impitoyable de la mode.

En Belgique, il n'y a que quelques dizaines de mannequins qui vivent de la mode. La grande majorité pratique le mannequinat en activité complémentaire, bien souvent en plus d'un travail alimentaire. C'est le cas de Victoria. A 25 ans, elle travaille dans une usine fabricant des biscuits. A côté de son boulot, elle s'est remise au mannequinat depuis peu, après cinq ans loin des podiums et des objectifs. En effet, jusqu'il y a peu, la jeune fille ne voulait plus entendre parler du monde de la mode. Pourtant, lorsqu'elle se lance en 2013, Victoria a des rêves plein la tête. Elle se rend dans une agence de mannequinat du côté de Liège dans laquelle on lui demande beaucoup d'argent.

Un business juteux

"Je dois payer pour apprendre à défiler, pour la maquilleuse, pour un book,..., raconte la jeune fille. Je crois que j'ai dû payer 300€ pour un book. Mais en retour, je n’ai rien du tout. On ne m’invite pas pour défiler, on ne m’a pas proposé un shooting. C’est moi qui paye pour leur business, ils vont tout faire pour que je paye, et moi je paye parce que je rêve, je veux être mannequin. Mais je n’ai rien. J’ai compris que ce sont des arnaques, mais trop tard malheureusement. Pour moi, c’est un business."

Et quand ce type d'agence bidon propose un contrat à son mannequin, celui-ci se doit d'accepter sous peine de se retrouver sur la liste noire de l'agence. C'est ce qui est arrivé à Estelle, 23 ans. "J'étais encore étudiante et les contrats se faisaient pendant la journée donc ce n'était pas possible pour moi d'y aller, raconte-t-elle. Du coup, après ils ne m'ont proposé que des contrats horribles du style des colorations de cheveux. Mais on n'a pas forcément envie de faire des colorations toutes les semaines."

Il y a des agences qui n’ont pas de clients et qui font de l’argent sur le dos des naïfs

Jean-François Sauvenier est le patron d'une agence de mannequinat reconnue pour son professionnalisme, il est également président de l’Association Belge des Agences de Mannequins (ABAM-BVMA). Les agences qui adhèrent à l'ABAM doivent signer un code éthique, elles s'engagent notamment à "être vigilantes quant au bien-être des mannequins". Il confirme qu'il existe bien de fausses agences qui profitent de la naïveté de certaines personnes qui rêvent d'intégrer le monde de la mode pour leur soutirer de l'argent avant de disparaître dans la nature. 

"Il y a bien sûr des agences qui rémunèrent correctement leurs mannequins, tempère Jean-François Sauvenier. Mais il y a des agences qui n’ont pas de clients et qui font de l’argent sur le dos des naïfs. Là, on rentre dans un système où on se fait avoir, c’est de l’arnaque. Le meilleur conseil que je peux donner aux personnes qui veulent devenir mannequin et qui s’adressent à une agence, c’est de se renseigner sur celle-ci : ses clients, sa notoriété, ce qu’ils ont déjà fait. Il faut savoir à quoi on a affaire, et ne pas se laisser embobiner par des mots."

Créateurs de complexes

La minceur des mannequins est un sujet récurant ces dernières années suite à des abus dans certaines grandes maisons de couture. En 2017, les deux géants du luxe Kering et LVMH, représentant des grandes marques comme Dior, Saint-Laurent, Louis Vuitton ou Gucci, ont signé une charte pour interdire les mannequins trop maigres et trop jeunes. Cette charte prévoit notamment la présentation d'un certificat médical datant de moins de six mois et l'interdiction de faire défiler des mannequins aux tailles les plus petites, inférieures au 34 pour les femmes et 44 pour les hommes. 

Mais au-delà des grandes marques, certaines agences restent très exigeantes vis-à-vis du physique de leurs mannequins. Victoria en a d'ailleurs fait les frais : "J’ai eu des critiques d’agences et de photographes qui disaient qu’il faudrait bien perdre du poids. C’est même l’agence qui a provoqué mes complexes alors que je n’étais pas complexée, c’est à cause de l’agence que je me suis sentie mal à l’aise dans ma peau. J’ai commencé à manger moins, à faire beaucoup de sport. J’ai été trop loin, mais je voulais tellement plaire à l’agence, être la meilleure. Les agences, ça complexe ton poids, ton corps, ta vision du monde, tout".

Estelle, quant à elle, ne s'est jamais vu imposer d'exigences excessives par rapport à son poids. Mais c'est sa taille qui a posé problème : du haut de son mètre 64, elle a été privée de podium. "Je suis trop petite, par rapport à ce que les agences voulaient pour tout ce qui est défilé, raconte la jeune fille. C’est vrai que c’est assez frustrant parce quand ils vous disent que vous pouvez être modèle photo, mais pas mannequin, tous vos rêves tombent à l’eau."

Alors qu'elle ne se sentait pas spécialement petite, elle a fini par complexer sur sa taille : "Fatalement, on est des filles donc le moindre petit complexe est tout de suite amplifié par rapport à ce qui est. Les agences sont tellement pointilleuses et méchantes qu’un complexe qui ne l’était pas du tout à la base devient vraiment un complexe horrible et énorme à porter".

Ludovic Camilleri est le patron d'une agence de mannequinat à Bruxelles et explique donner sa chance à tout le monde, peu importe les mensurations. Il dit recevoir régulièrement des modèles dégoûtés par leur ancienne agence. "Il n'y a pas très longtemps, une fille est venue dans mon agence, elle était vraiment toute maigre, détaille le patron. Elle m'a raconté que son ancienne agence l'obligeait à faire des régimes spéciaux pour arriver à 48 kilos. Franchement, c'est quelque chose que je ne pas accepter pour des jeunes filles. Une autre fille est venue me voir, elle était à 63 kilos et on l'a fait arriver à 48 kilos car elle était grande et qu'elle devait défiler". 

Quand on met la femme face à ce qu'elle est vraiment, cela ne marche pas

Selon Jean-François Sauvenier, les agences imposent ces critères pour répondre aux besoins de leurs clients, les marques et les créateurs. "Il faut savoir que les agences mettent à disposition des modèles qui sont souhaités et qui conviennent aux créateurs de mode. Quand un créateur s’adresse à une agence pour trouver un mannequin, il va donner des mensurations. Il y a donc des gens plus minces qui correspondent plus aux demandes de certains stylistes internationaux."

Un point de vue que partage la mannequin Aurore Morisse. Auteure d'un livre sur les coulisses parfois ingrates du monde de la mode, elle explique ces "critères destructeurs pour les modèles" par le fait que la clientèle est de plus en plus difficile. "Une photo d'un mannequin mince va faire beaucoup plus de likes sur les réseaux sociaux, constate-t-elle. Quand on met la femme face à ce qu'elle est vraiment, cela ne marche pas. Cela donne donc cette image de la femme idéalisée". 

Sur les photos, il faut vendre quelque chose, mais pas vendre ton corps

D'après les témoignages que nous avons recueillis, certaines personnes du secteur de la mode abusent de leur position pour arriver à leur fins. Et parfois, cela peut déraper. Estelle n'est jamais allée jusque-là mais elle ne manque pas d'exemples concernant des photographes un peu trop entreprenants. "Il y a des photographes très bien, mais il y en a d’autres qui essayent de jouir de leur réputation pour essayer d’obliger les filles à poser en lingerie ou nues, raconte-t-elle. C’est vrai qu’entre la photographie et les pervers qui se cachent derrière un photographe, il n’y a pas vraiment beaucoup de différences et on peut très vite se faire avoir en tant que jeune fille naïve qui veut percer dans le domaine de la mode."

Même son de cloche du côté de Victoria : "J’ai croisé pas mal de photographes qui sont malheureusement pervers. Les photos, il faut vendre quelque chose. Proposer un vêtement, une marque, c’est ça pour moi la mode, c’est ça être mannequin. Mais pas vendre ton corps".

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