Archives : comment les générations futures auront-elles accès à notre présent ?

Sauvetage des archives des usines Boël.
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Sauvetage des archives des usines Boël. - © B. Fischer

Notre présent est aussi le passé du futur… C’est assez logique, mais il faut bien reconnaître que nous n’y pensons pas tous les jours. Les archivistes, si. C’est leur rôle. À l’occasion du confinement, ils ont lancé un appel à témoignages, une grande collecte de documents (photos, vidéos, posts sur les réseaux sociaux, poèmes…) pour garder la trace de cette période exceptionnelle.

Au-delà de cette période particulière, comment exercent-ils leur rôle de gardien de notre mémoire ? Comment constituent-ils aujourd’hui les archives du futur ? Thierry Delplancq, enthousiaste archiviste de la ville et du CPAS de La Louvière, va sur le terrain, il se frotte à la réalité. Oui, oui, il sort le nez de ses couloirs d’armoires poussiéreuses : "Il faut poser la question mémorielle dans le monde citoyen, l’archiviste doit sortir de sa tour d’ivoire, sinon il y meurt !”. 

"On essaie de garder la mémoire de ce qui évolue dans la ville, poursuit-il. Le panorama change beaucoup, alors on travaille sur base de photographies notamment, en essayant de penser aux historiens du futur mais aussi aux géographes, aux sociologues, aux urbanistes…" Lui et ses collègues sont aussi attentifs aux législations : "Par exemple, en ce qui concerne la dépollution des sols, on essaie de voir ce qu’on peut sauver en collaborant avec des entreprises, comme les anciennes usines Boël (NLMK Duferco).

On travaille beaucoup dans les cimetières.

Ils portent aussi une attention particulière aux “espèces en voie de disparition”. Ils discutent avec le propriétaire du dernier cinéma de La Louvière, recherchent d’anciens exploitants de salles, leur famille. “On travaille beaucoup dans les cimetières aussi, pour préserver le petit patrimoine funéraire, comme des petites faïences ou des croix en fonte. Là aussi, on prend des photos, parce que les parcelles sont régulièrement désaffectées. Ça peut parfois aider à répondre à la demande d’une famille, qui, des années après, fait des recherches sur le lieu où un aïeul était enterré”.

On rate des choses, évidemment.

Mais comment choisir dans la foule de réalités qui constituent notre présent, celles qui feront sens, qui auront un intérêt demain ? Ils sont très exactement 3,5 personnes à travailler aux archives de La Louvière, il leur est donc impossible d’être exhaustif, si tant est que ce soit possible. “On rate des choses, évidemment. Le plus dur, c’est quand quelqu’un décède sans qu’on ait pu récolter son témoignage.” Alors, pour avoir un maximum de soutien, Thierry Delplancq et son équipe conscientisent citoyens et fonctionnaires (et mandataires) publics. Ils animent une page Facebook qui sert autant à faire vivre les archives qu’à lancer des appels sur certains sujets, des “bouteilles à la mer”. Et par ailleurs, chaque nouvel agent de la commune a droit à une visite des archives.

Ces agents, et les fonctionnaires en général, ont un rôle central dans la conservation des archives, parce que si certains services d’archives arrivent à travailler à la manière de Thierry Delplancq (celui de la Ville de Bruxelles, par exemple, qui participe aussi à la collecte sur le confinement, et avait déjà récolté des témoignages sur les attentats de mars 2016), tous les services publics d’archives (sur lesquels se concentre cet article, il existe par ailleurs des centre privés, ndlr) manquent de moyens pour mener ce travail proactif d’archives privées.

Aucun document ne peut être détruit sans accord de l’archiviste

La base de leur travail, c’est surtout de gérer les archives des services publics. Ceux-ci doivent transférer leurs documents de plus de 30 ans aux Archives de l’Etat, et ne peuvent, en principe, détruire aucun document sans l’accord “de l’archiviste général du royaume et de ses mandataires”.

Nous assurons une gestion dynamique de ces archives, explique Pierre-Alain Tallier, chef du département 'Bruxelles' aux Archives de l’Etat. En fait, dès sa création, un document est une archive. Dès le départ, il faut fixer un délai d’utilité administrative (pendant combien de temps faut-il conserver ce document au niveau administratif) et ensuite, il faut indiquer quelle est la destination finale du document, au-delà de ce délai : l’élimination, ou la conservation, s’il a une utilité patrimoniale et historique.

Garder les documents d’une année sur dix

Evidemment, il faut faire des choix. Certains documents sont sans intérêt (un bon de congé par exemple), d’autres doivent absolument être conservés (les PV des conseils des ministres par exemple), et puis il y a ceux pour lesquels il faut trancher. Pour ceux-là, on trie sur base des années : on garde, arbitrairement, une année sur cinq, ou sur 10, pour s’assurer une représentativité.

Mais comment s’assurer que, pour les cours et tribunaux par exemple, on ne perde pas les archives d’importants procès juste parce qu’ils tomberaient la mauvaise année ? “Il y a évidemment aussi un tri qualitatif pour garder les dossiers importants”, précise l’archiviste.

Des enfants placés à 3 ans qui veulent comprendre leur passé

Ce qui est intéressant c’est que les critères de tri évoluent, notamment parce que hormis les historiens ou autres professionnels, de plus en plus de particuliers s’intéressent désormais aux archives. “Nous avions par exemple pensé faire un tri dans les dossiers individuels de la police des étrangers, mais beaucoup de personnes s’y intéressent pour mieux connaître leur histoire. On a donc décidé de les conserver intégralement”. De nombreuses personnes viennent aussi consulter les dossiers des tribunaux de la jeunesse. “Ce sont par exemple des enfants placés à 3 ans qui veulent essayer de comprendre ce qui leur est arrivé. Il y a aussi les métis coloniaux qui veulent avoir accès à leur dossier ou celui de leur géniteur. On essaie à chaque fois d’accompagner ces demandes”.

Jusqu’à récemment, le volume de papiers continuait à être de plus en plus important

Et puis le monde change aussi. Il est évidemment de plus en plus numérique. “On est aujourd’hui à un point de bascule, poursuit Pierre-Alain Tallier, jusqu’à récemment le volume de papiers continuaient à être de plus en plus importants. C’est de moins en moins le cas”. Il y a par contre, bien sûr, toujours plus de documents “nativement” électroniques. Et cela amène son lot de défis.

La Bibliothèque nationale de France archive tous les sites web français

Là aussi, il faut trier, sur des critères similaires à ceux utilisés pour le papier, mais dans une masse infiniment plus importante. Cette année, par exemple, le recours massif au télétravail et donc aux plateformes telles Zoom, Teams, Skype, a généré énormément d’informations supplémentaires. Il y a les documents officiels électroniques, mais il y a aussi les échanges de mails, les data, le contenu des sites web, les publications sur les réseaux sociaux… ! La Bibliothèque nationale de France conserve une capture de tout ou partie de tous les sites de l’internet français, ce sont "les archives de l’internet". En Belgique, la Bibliothèque royale (KBR) et les Archives de l’Etat ont lancé un projet pilote pour archiver les sites internet belges (il y aurait environ un million de sites belges actifs), mais il est en attente de fonds pour être pérennisé.

Au niveau des réseaux sociaux, on en est encore aux balbutiements mais, pour Sébastien Soyez, gestionnaire des politiques de gestion des documents et d’archivage (numérique) à la Commission européenne (et ex-collaborateur des Archives de l’Etat), “ça va se mettre en place, ça va clairement constituer les archives du futur. Mais il y a une série d’écueils juridiques en termes de propriété intellectuelle et de vie privée qui compliquent la tâche, sans compter qu’il faut des outils pour capter ces flux à la volée sur Twitter, Facebook et autres”.

Les documents numériques, plus falsifiables ?

Par ailleurs, il y a évidemment la question de la fragilité des supports. “Plus récent est le support, plus vite il se dégrade” explique Pierre-Alain Tallier. “On doit dupliquer l’information, précise Sébastien Soyez, on la place à la fois sur un serveur et à la fois sur des bandes magnétiques (LTO) qui ont de très grandes capacités de stockage. En général, on doit changer de support tous les dix-quinze ans. Même chose pour les formats qu’il faut convertir quand ils deviennent obsolètes. Le PDF, par exemple, n’existera peut-être plus dans dix ans.


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Et puis, n’est-il pas plus difficile de garantir l’authenticité et l’intégrité d’un document numérique ? Pour Sébastien Soyez, “il peut sembler à première vue plus facile de modifier/falsifier un fichier numérique (par rapport au papier), mais les traces numériques laissées par ces modifications sont nombreuses et pourraient être aisément détectées par la " digital forensic " (sorte d’enquête juridico-informatique). Il existe des outils numériques pour falsifier, mais il en existe d’autres pour détecter ces retouches et modifications. Ce qui est fondamental, c’est d’assurer une traçabilité (un peu comme la traçabilité alimentaire), depuis la création de l’original, jusqu’aux copies de conservation et/ou de diffusion.

La gestion de ces archives numériques a un coût, évidemment, financier mais aussi environnemental (le stockage de données nécessite d’utiliser des serveurs puissants et polluants). A ce sujet, Sébastien Soyez renvoie la balle aux producteurs d’informations que nous sommes tous : le tri est à faire au moment où on crée l’info, avant qu’on ne la conserve à long terme. A nous d’adopter une hygiène numérique.

Covid-19: La collecte des archives de l'épidémie (JT du 26/11/2020)

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