Après l'exil, les traumatismes des réfugiés

Office des Etrangers, à Bruxelles
Office des Etrangers, à Bruxelles - © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

On parle beaucoup des réfugiés qui ont trouvé l’asile chez nous. Des raisons de leurs exils. De leurs traversées dangereuses, leur désespoir quand les frontières se ferment. Des longues procédures d’asile. Mais on parle peu des traces que tout cela laisse, dans leurs corps et dans leurs têtes. La santé mentale des réfugiés est pourtant une vraie question.

Quand les traumatismes se réveillent

Les migrants qui arrivent ici ont souvent vécu de gros traumatismes - la guerre, les bombes, les massacres, les viols, la torture. Et très souvent, ils les ont mis entre parenthèses, pour fuir. Mais ces traumatismes peuvent se réveiller plus tard. Alain Vanoeteren est directeur du service de santé mentale Ulysse, à Bruxelles: "Ces réflexes de survie peuvent perdurer pendant un certain temps. Pour certains d'ailleurs, ils peuvent donner lieu à un retour à la normale, mais pour d'autres, une fois que la situation de danger ou de stress disparaît, et ça, ça peut être beaucoup plus tard, tout d'un coup, reviennent les émotions qui sont associées à ce que la personne a eu à rencontrer et là, on voit des personnes s'écrouler parfois des mois ou des années après l'exposition à un moment traumatique".

Des symptômes différents

Ces troubles psychologiques sont très différents d'une personne à l'autre. Les symptômes aussi. Julie Lavaux est psychologue au centre CARDA de Bierset. Ce centre de la Croix-Rouge prend en charge des demandeurs d'asile en souffrance mentale.

Elle détaille: "Cela peut être des troubles du sommeil, des reviviscences, c'est-à-dire revoir constamment l'image traumatique. Cela peut être tout ce qui est syndrome plutôt psychosomatique: des maux de tête, des pertes de cheveux, ça, on en voit souvent. Un état de stress constant aussi". Alain Vanoeteren complète: "Les cauchemars qui reviennent, cela arrive souvent. Ou des gens qui ne veulent plus dormir pour ne pas être face à ce cauchemar qui revient. Et dans la reviviscence, il y a non seulement la répétition de la scène, mais aussi la sensation que le danger peut se reproduire. Il suffit d'une odeur ou d'un cri qui rappelle la situation. Et soudain, la personne a l'impression qu'elle est de nouveau dans la situation de trauma qu'elle a eue à endurer".

Assurer les besoins de base

Pour commencer un travail thérapeutique avec le réfugié, il faut d'abord lui assurer des besoins de base : manger, dormir, se sentir en sécurité. C'est essentiel et c'est la situation idéale. Mais dans les faits, ce n'est pas toujours le cas. Julie Lavaux explique: "Quand on est dans un état de procédure, on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Demain, certains peuvent recevoir un avis négatif et se retrouver à la rue. Où est le sentiment de sécurité ? "

Il faut aussi recréer du lien, ré-humaniser, dit Alain Vanoetere: " Donner la sensation à la personne que la relation avec l'être humain n'est pas nécessairement dangereuse, n'est pas nécessairement productrice de risques ou de dangers, mais que c'est aussi ce qui permet de se restaurer. Et si on a été jusqu'à un certain point détruit par certains types de comportements humains, c'est aussi par l'intermédiaire du comportement humain positif que l'on peut reprendre vie ".

Redevenir acteur

Quand la confiance est tissée, le travail thérapeutique peut passer par la parole. Raconter ce que l'on a vécu. Mais cette parole, il ne faut pas la forcer, selon Alain Vanoetere. "L'idée que parler fait du bien, ce n'est pas toujours le cas. Il faut laisser aux personnes la possibilité de se taire ou d'évoquer ça dans un autre contexte, ou plus tard si elle le souhaite, voire tout simplement l'aider à surpasser dans sa vie ce moment qui pour elle a été un moment d'arrêt et d'effroi". 

Par exemple, au centre CARDA, le centre d'accueil rapproché pour demandeurs d'asile, la Croix Rouge organise différentes activités, comme le tricot. Faire des choses, pour redevenir acteurs. C'est très important pour ces personnes, "ça leur permet de changer de position, dit Julie Lavaux. De ne plus être dans une relation d'aidant à aidé. Elles peuvent faire des choses, donner des choses et changer cette position.

"Être acteur de quelque chose et pour moi, c'est quelque chose d'important, quand on est dans des procédures où les demandeurs d'asile sont constamment dans une situation passive: on attend la réponse, on attend le rendez-vous chez l'avocat, on attend à manger, on attend du papier de toilettes. Je pense que les personnes apprécient de pouvoir faire quelque chose, ce moment où l'on partage quelque chose. Et ça, je pense que c'est le début du thérapeutique".

Un travail essentiel, mais peu de moyens

Un travail de longue haleine. Mais un travail aussi freiné par de nombreux obstacles: administratifs, linguistiques, culturels, socio-économiques. Or, selon Alain Vanoeteren, "on peut considérer que 20 à 30 % des personnes qui sont passées par des situations à caractère traumatique restent avec des troubles psychiques à long terme. Mais combien en voyons-nous? Dans notre association Ulysse, nous en voyons 300 par an. C'est loin de la proportion de personnes qui devrait pouvoir bénéficier d'un suivi".