Antiterrorisme : 5 ans après l'assaut de Verviers, il est toujours trop tôt pour désinvestir

Alain Grignard a débuté sa carrière dans la lutte antiterrorisme en 1985
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Alain Grignard a débuté sa carrière dans la lutte antiterrorisme en 1985 - © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

Il s’exprime à voix basse mais parle longuement. C’est qu’après 35 ans de carrière dans l’antiterrorisme, Alain Grignard a des choses à raconter. Et il n’aime pas employer les raccourcis. "Je me bats contre les 'ismes'", aime-t-il répéter : "Terrorisme, radicalisme, extrémisme et simplismes de tout bord".

Alain Grignard, policier à la retraite depuis quelques jours, est aussi islamologue à l’Université de Liège. Il continuera à enseigner et à partager son savoir, car "il faut fabriquer des spécialistes". Mais qu’est-ce qu’un policier spécialiste de la lutte antiterroriste ? "C’est quelqu’un qui a suffisamment de connaissances pour montrer une empathie minimale vis-à-vis des 'clients' (les suspects, ndlr). Cela ne veut évidemment pas dire avoir de la sympathie. Mais il faut pouvoir discuter avec eux, comprendre leur mode de fonctionnement et leurs facteurs de motivation."

Infiltrer les milieux radicaux violents ?

Malgré des méthodes de recueil d’informations sans cesse plus perfectionnées sur le plan technique, Alain Grignard recommande de développer l’approche humaine, c’est-à-dire "la collecte de renseignements via des individus plutôt que les écoutes à grande échelle qui apportent beaucoup de données mais qui se révèlent extrêmement difficiles à trier". Le "recueil de renseignements via des individus", plaide le désormais ex-policier. Autrement dit : indicateurs et infiltration. Sensible.

Vous êtes constamment sous pression

Sur ce sujet, Alain Grignard pèse chaque mot. Certains dossiers judiciaires sont le fruit d’infiltrations policières menées dans les milieux islamistes violents en Belgique ou à l’étranger. "C’est donc possible, mais très compliqué", avance-t-il prudemment.

Et de comparer avec le milieu criminel : "Si vous infiltrez le milieu des stupéfiants, vous envoyez votre gars au contact avec des commanditaires ou des exécutants, puis il peut rentrer chez lui et reprendre son souffle. Par contre, quand il s’agit de vivre en permanence dans un environnement de méfiance où on vous teste en vous soumettant par exemple des enregistrements de prédicateurs qu’il s’agit de commenter, vous êtes constamment sous pression".

Opérations commandos beaucoup moins probables

Il y a cinq ans, la police menait avec succès une opération antiterroriste d’envergure à Verviers. Alain Grignard concède avoir eu peur pour les policiers en première ligne. "En entendant la fusillade, j’ai eu beaucoup de craintes", confie-t-il. Puis il y a eu les attentats de Paris et de Bruxelles, en 2015 et 2016, dirigés depuis la Syrie.

Le policier conserve de l’amertume par rapport aux critiques envers les services antiterroristes : "J’ai été très malheureux de voir des jeunes collègues traînés dans la boue alors que ces gamins et ces gamines travaillaient nuit et jour en dormant dans leur bureau. Ils méritent le respect même s’ils peuvent aussi faire des erreurs. Et je pense que nous n’avons pas commis d’erreur majeure".

Aujourd’hui, le groupe terroriste Etat islamique n’occupe plus de larges portions de territoire en Syrie et en Irak, ce qui affaiblit notoirement sa capacité à lancer des opérations commandos depuis l’extérieur. Selon Alain Grignard, "le défi consiste maintenant à voir dans quelle mesure il peut y avoir la reconstitution d’une base arrière. Il faut être attentif à ce qui se passe en Afghanistan. Le pays est loin d’être pacifié et certaines régions sont hors contrôle".

Le risque ? Les personnes condamnées pour terrorisme qui sortent de prison

Les djihadistes belges ayant combattu pour l’organisation Etat islamique en Syrie et en Irak sont pour l’instant une cinquantaine retenus dans les prisons ou dans les camps sur place. Alain Grignard ne s’inquiète pas trop de leur éventuel retour, "car, pour sortir de là et revenir ici, ce n’est pas une mince affaire. En outre, sur le nombre forcément restreint de personnes qui arriveraient à revenir, toutes ne sont peut-être plus décidées à en découdre".

En réalité, Alain Grignard craint plus les "sortants" que les "revenants". "Quand je parle des sortants, ce sont les individus qui sortent de prison à fond de peine et qui sont toujours très déterminés après leur incarcération, voir plus déterminés encore."

Il y avait 230 condamnés pour terrorisme et personnes radicalisées dans les prisons belges en 2018. L’année dernière, leur nombre est tombé à 183 selon la direction générale de l’administration pénitentiaire qui souligne que tous ceux qui sont libérés sont bien suivis.

Les neurones plutôt que les hormones

Ces derniers mois, l’Europe a été confrontée à des actes commis par des personnes opérant seules, comme à Villejuif début janvier, plus qu’à des actions structurées. Pour Alain Grignard, "l’éther émotionnel vaporisé par les terroristes pousse certaines personnes à passer à l’acte".

"Dans ce cas, on ne va pas nécessairement trouver de lien structurel avec une organisation", développe-t-il. "On va probablement constater que ces individus avaient des problèmes psychologiques. Mais au final, c’est tout de même à cause des mouvements terroristes qu’ils sont passés à l’acte. Ces mouvements ont vaporisé une émotion qui est stimulante pour certains et anesthésiante pour nous."

Si vous prenez des décisions sur le coup de l’émotion, elles seront dans une certaine mesure mauvaises

Le terrorisme trouve ses ressorts dans l’émotion selon Alain Grignard, ce qui fait dire au policier universitaire qu’il faut toujours chercher à revenir sur le terrain de la réflexion. "Le professionnel, il réfléchit avec ses neurones et pas avec ses hormones. C’est valable pour les policiers et pour les politiques. Si vous prenez des décisions sur le coup de l’émotion, elles seront dans une certaine mesure mauvaise."

Ne pas désinvestir

Alain Grignard a commencé sa carrière dans la lutte antiterrorisme en 1985, à la BSR de Bruxelles. "A cette époque, on a décidé de mettre en place une cellule dévolue au terrorisme. Il n’y avait pas grand-chose. Nous avons commencé à cinq." Aujourd’hui, environ 150 policiers sont mobilisés sur cette matière.

Pendant des années, le phénomène a été sous-évalué estime Alain Grignard : "Je me souviens qu’on m’a pris pour un cinglé au début avec mes histoires de terrorisme. Cela n’intéressait personne. On n’a peut-être pas déployé les moyens nécessaires pour anticiper ce qui s’est produit par la suite. Ceux qui voudraient maintenant désinvestir dans le domaine devront prendre la responsabilité de ce qui se passera s’il y a de nouveau un problème".

L’année dernière, environ 100 dossiers judiciaires ont été ouverts pour suspicion de faits de terrorisme ; selon l’estimation fournie par le parquet fédéral.

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