Antisémitisme : "Nous constatons une démission de la part des responsables des milieux scolaires"

Joël Rubinfeld, président de la Ligue belge contre l’antisémitisme
Joël Rubinfeld, président de la Ligue belge contre l’antisémitisme - © RTBF

Interrogé sur La Première, Joël Rubinfeld, président de la Ligue belge contre l’antisémitisme, évoque l'exode des jeunes élèves de confession juive des écoles publiques : "On a traité sur ces deux-trois dernières années une dizaine de cas d’élèves qui fréquentaient des écoles, à Bruxelles essentiellement, des écoles publiques, et du fait qu’ils étaient juifs ils ont été victimes de la part de certains de leurs camarades de classe d’une vindicte antisémite. Et ils ont été contraints et forcés de quitter leur établissement scolaire. C’est ce qu’on appelle en fait une double peine : d’une part ils sont victimes de ces actes antisémites, de brimades, ou voire parfois de violences physiques, et d’autre part ce sont eux, et non pas les agresseurs, qui doivent quitter leur établissement scolaire".

Le paradoxe est que le nombre de faits d’antisémitisme est en baisse: "Sur ces dernières années, on constate que, par exemple, en 2009 et 2014, il y a eu un pic des actes antisémites par rapport à des événements qui se passaient à 3000-4000 kilomètres d’ici, à savoir le conflit israélo-palestinien ou israélo-arabe, qui se traduit dans les rues de Bruxelles, d’Anvers et des grandes métropoles européennes. On le constate. Néanmoins, je voudrais apporter un bémol par rapport à ça. Depuis 2014, chaque année on a une régression d’actes antisémites, mais aujourd’hui — nous sommes donc au mois de mai 2018 — on dénombre un nombre d’actes antisémites équivalent à l’ensemble des actes antisémites qui se sont produits l’année dernière. Pourquoi ? Parce qu’on a vu ces deux dernières semaines à nouveau un emballement d’actes antisémites suite aux derniers événements qui se sont passés au Proche-Orient" poursuit-il.

Ne plus porter une kippa de manière visible

Le sentiment d’insécurité au sein de la communauté juive crée une crainte de montrer sa judaïté: "Ce n’est pas un phénomène récent puisque déjà en 2002 ou 2003, tant le grand rabbin de Bruxelles que le grand rabbin de France ont lancé un appel public à ne plus porter une kippa de manière visible, c’est-à-dire à la cacher par une casquette ou un chapeau. Ça remonte déjà à une quinzaine d’années et cet appel a été réitéré il y a deux mois de cela en Allemagne, donc effectivement c’est quelque chose qui devient dangereux. Et il n’y a pas que la kippa, il y a aussi le simple fait de porter une étoile de David au cou. Aujourd’hui, vous vous promenez par exemple rue Neuve, qui est une grande artère bruxelloise, les gens ont peur de l’arborer, donc ils referment le dernier bouton de la chemise pour ne pas le montrer, pour que ce ne soit pas visible et être exposé à des actes antisémites" dit Joël Rubinfeld.

Les écoles juives n’ont jamais été aussi remplies qu’aujourd’hui, c’est un cercle vicieux remarque-t-il : "C’est une faille de la démocratie et je pense qu’il faut attacher une attention toute particulière au niveau des jeunes, d’une part parce que quand on est jeune la seule crainte qu’on devrait avoir en allant à l’école est d’avoir un mauvais bulletin, et non pas de se faire agresser verbalement ou physiquement parce qu’on est Juif. Et il y a aussi l’autre aspect, au niveau des agresseurs. Quand vous avez 12-13 ans — parce que généralement ça se passe entre 10 et 14 ans ce type d’acte antisémite — et qu’un jeune tient des propos antisémites, il y a encore moyen de le remettre sur le droit chemin. Et c’est là aussi le rôle de l’éducation nationale, c’est de recadrer les jeunes lorsqu’ils s’en prennent à d’autres parce qu’ils sont juifs, parce qu’ils sont noirs, parce qu’ils ont les cheveux roux, ou quoi que ce soit. Un enfant est cruel, mais un enfant doit être éduqué et c’est le rôle de l’éducation nationale. Malheureusement, nous constatons dans la majorité des cas une démission de la part des responsables des milieux scolaires".

Etat de siège permanent

L’État a renforcé la sécurité devant les lieux juifs, les écoles, les lieux de culture et les lieux de culte aussi. "C’est très important. C’est sécurisant et ça a probablement évité aussi certaines attaques, voire même attentats. La présence notamment des militaires dans la rue devant les sites juifs, mais aussi devant d’autres lieux très fréquentés est quelque chose effectivement de sécurisant" selon Joël Rubinfeld. "Mais vous imaginez dans quel monde on vit. Aujourd’hui, vous allez dans une école juive et vous avez l’impression de rentrer dans Fort Knox. C’est vraiment une espèce d’état de siège light permanent, ce n’est pas en tout cas la société que nous voudrions offrir à nos enfants. Et là on parle des écoles juives notamment, mais dans les écoles publiques, ça doit être le droit de chaque parent de pouvoir inscrire son enfant dans une école publique. Aujourd’hui, ça devient de plus en plus difficile".

L’antisémitisme est finalement le reflet d’une société qui se crispe de plus en plus, pour Joël Rubinfeld : "On peut appliquer la métaphore du canari dans la mine. Moi je vois la communauté juive en Belgique, ou en Europe plus largement, comme le canari dans la mine belge ou dans la mine européenne. Je pense que le fait qu’il y ait ces attaques contre des cibles juives est en fait, de la part de mouvements totalitaires, un test de notre démocratie. Et on le constate d’ailleurs au niveau de la vague d’attentats. Revenons au niveau des attentats islamistes de ces dernières années. Ça a commencé en 2012 à Toulouse avec l’attaque de Mohamed Merah, l’assassinat de militaires français et l’attentat contre une école juive. Puis il y a eu le 24 mai 2014, l’attaque contre le musée juif, puis en janvier 2015 Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher et à nouveau des policiers. Donc, dans un premier temps, c’est la première phase de cette vague d’attentats. Vous avez les cibles qui sont les Juifs en tant que groupe humain, les journalistes en tant que symbole de la liberté d’expression et les policiers et les militaires en tant que garantie de l’État de droit. Ça, c’est la première phase. La deuxième phase avec le Bataclan, avec les attentats qu’on a connus à Zaventem et à Maelbeek, l’ensemble de la population a été touchée. Donc, je pense que c’est là que les autorités publiques devaient réagir. À partir du moment où on s’en prend à des Juifs parce que juifs, il faut savoir que c’est annonciateur d’un vent plus mauvais. Sur ces dernières années, lorsque je rencontrais des responsables politiques pour essayer de les sensibiliser par rapport à cela, parfois c’était assez difficile, et déjà en 2008-2009, je leur disais : 'si vous ne le faites pas pour mes enfants, faites-le pour vos enfants'".

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