Anne Morelli: "Les femmes paraissent toujours victimes, mais nous sommes aussi dragueuses"

Invitée de La Première ce jeudi matin, Anne Morelli fait partie de ces femmes, dont Catherine Deneuve, Brigitte Lahaie ou Catherine Millet qui ont signé "Des femmes libèrent une autre parole", la tribune du monde qui défend la "liberté d’importuner".

Une tribune qui divise et qui pose question ; une tribune vivement critiquée par les mouvements féministes. Mais pour l'historienne et professeure de l'ULB, Anne Morelli, tout ne doit pas être sous contrôle.

"Lutter contre un prêt-à-penser"

"Je ne pense pas qu'il faille des lois pour organiser le moindre détail de notre vie, explique-t-elle. Je pense que ces lois, personne ne les respecte et je pense que nous devons lutter contre un prêt-à-penser qui nous est imposé de plus en plus. Vous pouvez faire ça, mais pas ça ; attention si vous dites telle parole, vous allez être dans telle catégorie."

"Moi, je suis une féministe historique, dans le sens où, avec d'autres collègues de l'ULB, comme Éliane Gubin, nous avons été celles qui ont fondé un groupe d'étude féministe et une revue féministe. Depuis plus de 30 ans, je fais un cours qui donne une large place justement à la domination masculine, le patriarcat...

La tribune publiée dans Le Monde clame que "la drague insistante ou maladroite n'est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste" et soutient les hommes "sanctionnés dans l'exercice de leur métier, contraints à la démission, alors qu'ils n'ont eu pour seul tort que d'avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses 'intimes' lors d'un dîner professionnel ou d'avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l'attirance n'était pas réciproque ".

"Nous sommes aussi dragueuses"

Les dossiers de harcèlement sexuel sortent et se multiplient à vitesse grand V à Hollywood. Après Harvey Wein­stein, Dustin Hoff­man, Kevin Spacey, c'est au tour de James Franco d'être accusé à son tour. Depuis le début de ces événements, les langues se délient. Mais pas forcément de la bonne manière pour Anne Morelli. 

"Je pense que là on a atteint un point de non-retour dans les recommandations qui sont faites à tous les instants pour notre vie privée. C'est un vrai délire, les femmes sont présentées comme des pauvres biches effarouchées. Elles sont toujours les victimes. Mais nous sommes aussi séductrices, nous sommes aussi dragueuses, nous ondulons aussi parfois pour séduire." 

Elle voudrait une réciprocité et pouvoir continuer à faire des compliments à ses collègues. "Je veux continuer à pouvoir dire ça, et en réciprocité, le collègue peut évidemment dire " vous êtes bien dans cette robe " ou " cette coiffure vous va bien ". Ce sont non pas des manifestations de narcissiques pervers, mais ce sont les règles de la convivialité, de la vie en société entre sexes et à l'intérieur d'un même sexe."

"Doit-on sanctionner la drague maladroite ?"

En bref, pour ces femmes, il ne faut pas de loi pour dire où s'arrête la drague et où commencent le harcèlement et le délit d'ordre sexuel.  "Le viol est un délit, le viol est un crime, ça, c'est évident et c'est très clair. C'est la première phrase de la lettre : le viol est un crime. Ça, c'est évident. Mais pour le reste, si quelqu'un dit une phrase qui semble trop audacieuse, si c'est une drague maladroite, où va-t-on si on va sanctionner tout ça ?", insiste-t'elle.

À l'origine de ces révélations, et ce qui dérange surtout les femmes aujourd'hui, c'est la répétition de gestes et paroles dans la vie de tous les jours, que ce soit dans les transports en commun ou dans la rue. Une problématique qu'elle a connu et qu'elle ne nie pas.

"Je pourrais vous donner des tas d'exemples. Fenêtre ouverte, et il y a un gamin qui entre sa main et qui passe en dessous de ma jupe. Je ne vais pas dire que j'ai trouvé ça agréable, mais je n'en ai pas eu un traumatisme éternel. J'ai vécu en Italie, où c'était le quotidien. Si personne ne m'avait pincé les fesses quand j'étais jeune durant tout le trajet du métro, je me disais que j'étais mal nippée ce jour-là."

"Le libertinage est un droit que nous avons acquis"

Selon elle, il ne faut pas tout diaboliser et exagérer. Les femmes et les hommes doivent dire très clairement oui ou non avant tout et prendre en compte la gamme de séduction présente entre ce oui et ce non, une ligne qui est beaucoup plus floue

"Mais si on a dit non, il ne faut pas insister", précise-t'elle. "Je vais vous donner un tout petit exemple. Ce matin, je descends du train et un monsieur charmant me fait un grand sourire. Il me laisse passer devant lui parce que c'est un peu acrobatique de descendre en jupe et il me dit " bonne journée, madame ". Est-ce que je dois le gifler ? Si on suit les folies de certains et de certaines, il s'agit là d'une manifestation déplacée.

Pour elle, "le libertinage est un droit que nous avons acquis durement, et aujourd'hui, on nous dit qu'il faudrait signer, qu'il faudrait écrire, qu'il faudrait mettre par écrit son accord si on a des relations sexuelles. Mais alors, ça s'appelle le mariage, et le mariage, depuis 50 ans, je lutte contre lui parce que c'est une manifestation patriarcale."

"Il y a un retour du puritanisme"

Cette tribune a été considérée par ses opposant(e)s comme un texte générationnel de femmes blanches et aisées qui n'ont pas trop de problèmes dans la vie quotidienne avec les hommes.

Ce à quoi Anne Morelli répond ne pas croire que ce soit ça mais penser "qu'il y a un retour du puritanisme aujourd'hui sous forme religieuse ou non religieuse. Le puritanisme de ceux qui veulent réglementer les contacts entre les hommes et les femmes. Les réactions que nous avons eues à cette lettre, il y a bien sûr eu les injures, 'Vous êtes des traîtresses', etc., mais je vous assure qu'il y a aussi des tas de collègues, des tas de jeunes et de vieilles qui sont venues me dire à l'oreille : 'Vous avez raison, mais il faut du courage à notre époque pour oser dire des choses pareilles'."

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