Anna vit en prison avec sa maman détenue à la prison de Berkendael

Le matin, comme tous les enfants de son âge, Anna (c’est un prénom d’emprunt) sort de chez elle pour aller à la crèche. Sauf que chez elle, c’est la prison pour femmes de Bruxelles, sur le site de Berkendael, où sa maman est détenue. Mais d’ici quelques jours, Anna fêtera son anniversaire. À trois ans, elle aura atteint l’âge limite pour rester en prison et devra donc se séparer de sa maman. Rencontre avec les personnes qui entourent cette petite fille aux yeux noisette.

Lorsqu’elle sort de la prison, Anna a les yeux grands ouverts de l’enfant qui découvre son environnement. Cette petite fille est née alors que sa mère était déjà détenue en prison. Elle n’a commencé les sorties qu’en juin dernier et la crèche en septembre 2020. Son univers s’est élargi d’un coup, d’un seul à l’âge de deux ans. Alors évidemment, tout est une découverte. Dont notamment la caméra et le micro qui la suivent ce matin-là.

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Anna vit en prison avec sa maman détenue à la prison de Berkendael © Tous droits réservés

Le trajet entre la prison et la crèche fait moins d’un kilomètre et se fait à pied. Chaque jour, deux bénévoles de la Croix-Rouge font le lien entre l’intérieur et l’extérieur, le matin et le soir. Le lundi, c’est le jour de Michèle Trojan. C’est la première à avoir fait ces trajets avec Anna. Des petits rituels se sont mis en place comme avec les tickets de parcmètre : "On les garde précieusement et, le soir, ce sont autant de cadeaux pour la maman d’Anna". Il y a aussi d’autres petits trésors comme les fleurs tombées d’un arbre ou des bâtons.

Autre rituel sur le trajet, les sonnettes de vélo. Certaines sont déjà bien connues par Anna. Il y a celles qui sont très colorées, celles qui font un bruit perçant, celles qui sont cassées. Michèle Trojan laisse Anna tout toucher, tout expérimenter : "Je lui laisse tout le temps nécessaire à cette découverte parce que si elle ne le prend pas, si je ne lui offre pas maintenant, je ne sais pas qui le lui offrira. Ce sont des moments très importants pour son développement".

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Anna vit en prison avec sa maman détenue à la prison de Berkendael © Tous droits réservés

Après une bonne heure de divagation, de tours et détours, Anna arrive à la crèche. Ni une, ni deux, elle a disparu à l’intérieur et retrouvé les autres enfants.

La crèche Heureux Bébés accueille des enfants de détenues depuis 1996. Vingt et un enfants sont passés par cette structure. Pour la directrice, Annick Giele, ces enfants ne sont pas différents des autres. Mais leur présence à la crèche est, par contre, très importante à ses yeux : "Cela permet d’adoucir la fusion mère enfant, cela leur donne aussi accès à une alimentation équilibrée et adaptée, cela leur permet enfin d’entrer en contact avec d’autres enfants de leur âge". Et d’ajouter : "Sur le trajet prison-crèche, ils découvrent ce qu’est une rue, un tram, les chiens, les fleurs, le vent, la pluie. Ce sont des bases qui vont les former pour plus tard. On ne peut pas faire l’économie de ces apprentissages", conclut-elle.

Être maman à l’intérieur des murs

Le soir, lorsqu'Anna revient à la prison, il y a un autre rituel entre la bénévole Michèle Trojan et elle. Dès le début de la rue, Anna se met à appeler sa maman. Et une fois devant la porte de la prison, l’excitation est à son comble. Michèle Trojan : "Elle sait très bien où on est et où est sa maman". Le relais peut se faire entre les deux femmes.

Cela ressemble à un retour classique de la crèche avec un échange d’informations sur la journée passée à l’extérieur. Michèle Trojan informe la maman d’Anna et la journée se poursuit pour l’enfant. La maman d’Anna : "Après la crèche, on joue dans la salle de jeu. Puis elle prend son bain et elle mange. Et souvent, le soir, elle s’endort très vite parce qu’elle est très fatiguée de sa journée".

C’est moi qui suis punie, pas ma fille

Mais bientôt, ce rituel va changer. Anna approche des trois ans. Elle va donc devoir quitter sa maman et la prison. Depuis plusieurs mois, un travail de préparation se fait avec plusieurs services dont l’ONE. Anna a déjà été visiter l’institution où elle va être placée, les choses se font progressivement pour qu’elle puisse comprendre et se préparer au changement. Pour la maman, "c’est très difficile. C’est maintenant que je vais devoir être forte, mais c’est moi qui suis punie, pas ma fille", reconnait-elle.

Une décision au cas par cas, des cellules adaptées

Sur le site de Berkendael, la prison dispose de deux cellules mère enfant qui sont actuellement occupées. Marie Mornard, attaché-directeur : "Ces cellules font plus ou moins le double d’une cellule ordinaire. Elles sont aménagées en fonction des besoins de l’enfant donc il y a un lit pour enfant, une table à langer et tout le matériel dont l’enfant a besoin au quotidien", précise-t-elle.

La présence d’un enfant au sein de la prison est toujours évaluée en amont et étudiée au cas par cas. Marie Mornard : "La première question qu’on se pose concerne l’intérêt de l’enfant. Où cet intérêt est-il le plus préservé ? On regarde aussi l’âge de l’enfant, son contexte familial, les ressources dont il dispose ou pas à l’extérieur, de la volonté des parents aussi évidemment. On recherche la meilleure ou plutôt la moins mauvaise solution pour cet enfant", explique-t-elle.

Par ailleurs, c’est bien la mère qui est détenue et non pas l’enfant. La nuance est de taille, Marie Mornard : "quand l’enfant est au sein de la prison et qu’il n’y a pas de grand mouvement au sein de la prison, la porte de la cellule est ouverte". Quand Anna est à la crèche, par contre, sa mère fait l’objet du même régime de détention que ses codétenues.

Je ne suis pas prête, mais je la prépare

Pour la maman d’Anna, la période est difficile. Chaque jour la rapproche un peu plus de la séparation. "Ce n’est pas facile. Anna est avec moi depuis sa naissance, jour et nuit. Mais je la prépare, je lui explique. Elle me regarde, elle m’écoute, mais elle ne comprend pas". Quant à savoir si elle-même se sent prête pour cette séparation, la réponse arrive rapidement : "Non".

Mais la jeune femme veut rester forte et garder espoir. "Pour tenir, je me dis que, maintenant, c'est elle qui sort et qu’ensuite, ce sera moi. Le mal est déjà passé, c’est fini. Maintenant, nous sommes presque dehors", conclut-elle avant de souffler le mot liberté d’une petite voix.

En Belgique, aujourd'hui, cinq enfants sont en prison avec leur maman. 510 femmes sont détenues dans les prisons du pays, soit un peu moins de 5% de la population carcérale. 

Écoutez ici le reportage format long diffusé dans Transversales sur La Première le 10/04/2021

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