Alors, rentrée chaotique sur les routes ? "Non, le bilan est bon, ça roule"

Au cœur de l’été, la Région Bruxelloise traçait 40 km de "coronapistes", ces pistes cyclables créées pour encourager le vélo lors du déconfinement, parfois au détriment de bandes de circulation. Moins d’espace pour les voitures, le ministre fédéral de la Mobilité, François Bellot, craignait alors "le chaos" à la rentrée de septembre : "Je ne conteste pas le besoin de pistes cyclables […] mais dans ce cas-ci, j’ai l’impression qu’on prend des mesures sans en avoir anticipé les conséquences".

Alors, verdict, la mobilité à l’ère du coronavirus s’est-elle améliorée ? Ou au contraire, est-ce le chaos ? On pourrait discuter longtemps des impressions des automobilistes, du sentiment des cyclistes. Plongeons-nous dans les chiffres, plutôt que dans les commentaires de réseaux sociaux, pour faire un bilan de cette rentrée sur les routes, en ce début de la semaine de la mobilité.

-8% de voiture, -35% Stib, +65% de vélos

A Bruxelles, la semaine du 7 septembre, la deuxième semaine de la rentrée, derniers chiffres disponibles, il y a une diminution de -8% du nombre de voiture sur les gros axes et dans les tunnels (lieux de comptage de Bruxelles Mobilité). Les chiffres fournis par l’opérateur GPS Coyote (uniquement sur base de ses utilisateurs mais considérés comme un indicateur fiable par Bruxelles Mobilité) pour l’ensemble de la Région Bruxelloise font état d’une diminution du trafic voiture de -10 à -7% en fonction des rues et des moments de la journée. Moins de voitures donc, mais pas de chute spectaculaire par rapport à il y a un an.

Outre le nombre de véhicules en diminution, les déplacements sont aussi plus étalés dans le temps. L’heure de pointe du matin est plus tardive, moins dense et un plus longue. L’heure de pointe du soir, elle, est encore plus lissée.

 

 

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Le vélo est le grand gagnant du déconfinement © RTBF

Dans les transports en commun, là par contre, la diminution est forte. La semaine dernière, il y avait 35% de voyageurs en moins par rapport une semaine de février dernier (juste avant le confinement, période de référence retenue pour les comparaisons par la Stib).

En même temps, le nombre de cyclistes, est en forte croissance. +75% la semaine de la rentrée par rapport à la même semaine en 2019. + 65% la semaine du 7 septembre.

 

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Le trafic Bruxellois heure par heure, semaine du 7 septembre 2020 © Bruxelles Mobilité

Bilan positif

Le bilan mobilité de la rentrée à Bruxelles est bon pour Louis Duvigneaud, administrateur délégué de Stratec, un bureau d’experts en mobilité. "On n’a pas vu de catastrophe au niveau de la congestion. C’est dû à deux phénomènes. D’abord, il y a moins de monde à cause du télétravail et de la diminution des activités loisirs, Horeca,… D’un autre côté, on a un report modal qui se fait vers les modes de transport où la distanciation sociale est plus facile. Les transports en commun en souffrent le plus. Le mode de transport qui en profite le plus, c’est le vélo. La voiture se trouve entre les deux avec des pertes et des gains".

La légère diminution de la voiture cache, en fait, de gros changements d’habitudes. Il y a une forte diminution du nombre d’automobilistes (télétravail,…) mais presque compensée par d’anciens voyageurs en transports en commun qui ont repris leur voiture.

Pas très loin de la congestion

Voilà donc pour l’état des lieux aujourd’hui. "Attention, prévient quand même Louis Duvigneaud. On n’est pas au niveau de congestion automobile de la rentrée dernière, mais les chiffres montrent qu’on s’en rapproche doucement. Les jours et les semaines qui viennent vont être déterminants avec le retour des étudiants dans le supérieur et le retour de l’hiver qui vont jouer sur l’attrait du vélo avec des abandons potentiels. Dans ce cas, si les transports en commun ne rejouent pas leur rôle, on pourrait avoir, à nouveau, des problèmes de congestion du réseau routier".

on pourrait avoir, à nouveau, des problèmes de congestion du réseau routier

Trafic en diminution partout

Ailleurs dans le pays aussi, le trafic diminue. En attestent les chiffres de Coyote. Sur les deux premières semaines de septembre en comparaison avec la même période en 2019, il y a eu en Belgique -8,5% de voiture en moins sur les routes. En conséquence un même trajet est, en moyenne, 14% plus rapide à parcourir que l’année passée. Les temps de parcours ont diminué.

Bruxelles, Wallonie, mobilité à deux vitesses

Malgré cette diminution globale du trafic, en Wallonie, très peu de nouveaux aménagements de mobilité ont été mis en œuvre. Les initiatives prises dans certaines communes ont, en général, consisté à instaurer des zones 20 km/h ou 30 km/h dans le centre mais très peu de coronapistes. Il y a bien eu une pite cyclable à Mons mais elle a été effacée rapidement. Des annonces à Liège mais aucun aménagement pour l’instant. "La plupart des communes n’ont rien fait déplore Luc Goffinet responsable de la branche wallonne de l’association cycliste Gracq. "C’est vrai que Bruxelles a fait fort avec ses pistes spéciales covid, abonde l’expert mobilité Louis Duvigneaud. Les mesures prises en Wallonie ne sont clairement pas du même niveau".

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La coronapiste de Mons installée à la rentrée a été effacée après 10 jours © Tous droits réservés

"Le problème, pour Luc Goffinet, c’est que la Wallonie n’était pas prête, contrairement à Bruxelles ou Paris, par exemple, qui avaient dans leurs cartons, avant la crise déjà, des projets et une planification vélo. En Wallonie on a un déficit de planification et d’étude. On n’a donc pas pu aménager rapidement des pistes cyclables pour mettre en selle durablement les Wallons qui se sont mis au vélo pendant le confinement."

Pour le Gracq, la Wallonie a loupé le coche du déconfinement : "Il y a eu un "momentum", un élan citoyen pour une autre mobilité, la plupart des communes et la Région n’ont pas embrayé malheureusement".

Changement de mentalité

Du côté des entreprises, on nuance ce constat d’inaction en Wallonie. Certes, il y a moins d’aménagements qui ont été faits qu’à Bruxelles reconnaît Colette Pierrard, la responsable de la Cellule Mobilité de l’Union Wallonne des Entreprise, "mais les lignes ont bougé, vraiment ! Chez les travailleurs, dans les entreprises, chez les patrons les mentalités changent".

Les lignes ont bougé, vraiment ! Les mentalités changent !

La responsable mobilité identifie deux lames de fond. "La crise nous a fait prendre conscience que le télétravail était possible et gérable. C’est une avancée, c’est autant de gens en moins dans leur voiture et les embouteillages. Et puis l’autre grand gagnant de cette crise, c’est le vélo. Les gens s’y sont mis et continuent. Des entreprises nous demandent tout le temps de les accompagner dans la mise en place d’une politique vélo. Il y avait déjà des projets avant la crise mais ça s’est accéléré. Une grosse entreprise comme Cockeril qui, il y a encore deux ans, réfléchissait plutôt en termes de voitures, a mis en place un plan vélo, c’est un franc succès. Alors même que les cadres ont des voitures de société, c’est compatible".

Même conclusion pour Louis Duvigneaud, la crise sanitaire a été un accélérateur de changement de mentalité. "Ça a permis aux gens de tester de nouveaux moyens de transport. Or, on sait que dans le domaine de la mobilité, c’est très important. Pour changer les comportements, il faut que les gens puissent vivre et tester leurs déplacements pour prendre conscience que c’est possible et même parfois plus avantageux de changer d’habitude, donc oui, ça a changé la donne de ce point de vue là".

Reste à voir si ces nouvelles habitudes se maintiendront dans le temps avec le retour de l’hiver, le retour progressif à la normale dans les entreprises, les loisirs, les déplacements, et l’éventuelle diminution du recours au télétravail.

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