Alexis Goosdeel (OEDT): "Décriminaliser les drogues ne veut pas dire légaliser"

L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) vient de publier son rapport 2018. Il perçoit les signes d’une hausse de la production de drogues sur le continent. Alexis Goosdeel, dirige cet observatoire, il était l'invité de la Première vendredi matin.

Existe-il un possible lien entre le terrorisme et le trafic de drogues? Une question qui se pose après l'attentat de Liège, quand on sait que le tueur était un toxicomane multirécidiviste radicalisé. Mais selon Alexis Goosdeel, "on ne peut pas dire qu’il y ait un lien structurel organisé permanent entre des groupes criminels et des intentions terroristes".

Il précise qu'il y a "des liens opportunistes. En fonction des moments et des besoins, dans la carrière de certaines de ces personnes, il y a ou il y a eu des moments de consommations problématiques ou de trafics de drogues."

Le directeur de l'observatoire prend l’exemple des attentats de Barcelone: "L’imam qui dirigeait le groupe de terroristes islamiste avait été condamné pour trafic de drogues."

La prison, foyer de la drogue?

Le tueur de Liège a également fait plusieurs tours en prison, ce qui ne signifie pas pour autant, selon le directeur, que la prison est un foyer de la drogue qui échappe aux autorités.

"Le problème actuel vient des nouvelles formes de consommation. Par exemple, avec les nouveaux cannabinoïdes synthétiques. Ces drogues sont difficilement détectables en prison. Ce sont des molécules différentes, qui peuvent se présenter sous différentes formes."

L’observatoire européen scrute la consommation, mais aussi tout le dispositif de prévention. "Je pense qu’en Europe, il existe un consensus pour dire qu’une personne qui est uniquement consommatrice de drogue ne devrait pas se retrouver en prison. Si vous comparez les législations des différents pays, il y a une convergence depuis 20 ans pour éviter de mettre des personnes 'coupable' de consommation de drogues en prison."

La prison peut pousser à consommer d’avantage, mais pas uniquement selon Alexis Goosdeel: "Pendant le séjour en prison, la personne est confrontée à différents défis. Et la prison a du mal à remplir sa mission. Dès lors, quelqu’un qui n’a fait que consommer de la drogue risque d’acquérir d’autres conduites délictueuses et son avenir serait compromis."

Le Portugal, un ovni en Europe

La décriminalisation et légalisation de certaines drogues peut prendre des aspects très différents en Europe. Chaque pays prend ses propres décisions en la matière. "Le Portugal est un peu un ovni. En 2000, on a décriminalisé l’ensemble de la consommation de toutes les drogues. 18 ans plus tard, les résultats sont concluants."

Un exemple très intéressant selon lui: "Décriminaliser ne veut pas dire légaliser. La drogue est toujours illégale au Portugal. Autre élément important, le Portugal a alloué d’énormes moyens pour la santé publique, pour la répression et le contrôle de l’offre, mais aussi pour l’évaluation de leur politique. Ils ont eu d’excellents résultats."

Mais en Belgique, ça coince. L’ouverture des salles de consommation à moindre risque font l’objet d’un réel débat, qui bloque au gouvernement. La ville de Liège y va donc en cavalier seul. Le conseil communal de la ville a désigné à l'unanimité la fondation privée Tadam en tant qu'opérateur de la mise en oeuvre, de la gestion et de l'animation d'une salle de consommation.

"En Europe, nous avons entre 80 et 90 salles de consommation. Ce n’est plus une activité isolée. Est-ce qu’il existe un consensus en Europe pour que ce soit généralisé ? Non, mais c’est le choix de chaque pays d’adopter les mesures. Mais il faut retenir que ce n’est pas une solution de première intention ou de première ligne. Ça doit s’inscrire dans un endroit ou il y a des consommations en milieu ouvert."

Les usages de substances et de drogues ont changé depuis 30 ans

Autre sujet de débat en Europe: le cannabis. Le Sénat canadien a légalisé et dépénalisé la consommation d’un cannabis récréatif. Un autre exemple pour l’Europe ? 

"On n'est pas encore en mesure de parler d’exemple. Il y a des nouvelles initiatives: en Uruguay, dans de nombreux états aux Etats-Unis. Le problème, c’est que c’est encore très tôt pour savoir quels seront les effets, entre autres sur la consommation, la santé publique, mais aussi la sécurité routière."

En tant que psychologue clinicien, Alexis Goosdeel précise que "les usages de substances et de drogues ont changé depuis 30 ans. A l’époque, on pensait qu’il y avait des drogues douces et dures et qu’il n’y avait pas de passerelles entre les différents groupes de consommateurs. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde de polyusages, de drogues de synthèses, de nouvelles substances psychoactives".

"Plusieurs pays ont adopté des stratégies pour couvrir toutes les addictions. Pour les observatoires nationaux et sans doute aussi européens, la définition doit être adaptée à la réalité", ajoute-t-il.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK