30 ans après la chute du mur de Berlin, "aujourd'hui, il y a deux fois plus de murs", selon Alexandra Novosseloff

L’invitée de la matinale a parcouru le monde pour retracer ces nouvelles barrières, des " peacelines " de Belfast à la clôture électrifiée du Cachemire, du " Berm " du Sahara occidental au mur-frontière entre les États-Unis et le Mexique… En passant par la " barrière de sécurité " entre Israël et la Cisjordanie. Alexandra Novosseloff est photographe, elle en a fait un livre "Des murs et des hommes". Elle est aussi chercheure senior à l’International Peace Institute de New York.

La politique des murs est inefficace

Le mur de Berlin devait être "le dernier" mais 30 ans après sa chute, les murs ne cessent de se dresser en réponse aux défis de la mondialisation. Selon Alexandra Novosseloff, "aujourd’hui il y en a deux fois plus". Et pourtant leur efficacité peut très clairement être remise en question. La photographe parle " de politique à la petite semaine", de mise en place de politique à très court terme qui reflète " l’incapacité des hommes politiques à dire la vérité sur un certain nombre de phénomènes et à expliquer la complexité de notre monde". "Les murs sont des dispositifs sécuritaires pour assurer le contrôle, pour garder une frontière mais il ne se suffit jamais à lui-même."


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Effectivement, la chercheure pointe l’inefficacité de la politique des murs tant pour ce qui est de contenir la migration que pour ce qui est de contrer le terrorisme, principales justifications des politiques pour les ériger. "Le mur contient en lui-même une certaine violence, parce que personne n’aime que sa route soit barrée par un mur. Et donc vous essayez tout le temps de le contourner. Et plus vous essayez de le contourner et plus il s’élève et plus les migrants, ou les autres, trouvent des moyens de le contourner. Et ce sont souvent des moyens violents. Il y a un certain nombre de morts. Aux États-Unis, vous avez autour de 2000 à 3000 morts par an sur la frontière."

"Le business des murs"

Par-dessus le marché, explique Alexandra Novosseloff, les murs sont extrêmement coûteux. "On dit que les États-Unis auraient dépensé plus de 50 milliards de dollars, et ce sont sans doute des chiffres très bas par rapport à la réalité. Le mur en Israël coûte 2,5 millions d’euros le kilomètre. Et c’est pour ça d’ailleurs qu’Israël a arrêté la construction. Et tout cet argent mis dans un mur, n’est pas mis dans l’éducation, dans la santé etc."

Le mur en Israël coûte 2,5 millions d’euros le kilomètre. Et c’est pour ça d’ailleurs qu’Israël a arrêté la construction

C’est au complexe militaro-industriel que profite finalement le plus cette politique explique l’experte, "on parle du business du mur". " Quand vous arrêtez des migrants, ça fait marcher ce système, celui de la justice, de la police, des gardes-frontières etc. Oui c’est un business."

Le tournant sécuritaire

En réalité, pour Alexandra Novosseloff, les murs ont changé de visage. " On était dans des murs à la fois idéologiques mais aussi sur des conflits gelés. Aujourd’hui on a des murs qui tentent un peu, de manière dérisoire, de contrer des phénomènes globaux, comme la migration, le terrorisme, la pauvreté. "


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Et le tournant, n’est finalement pas la chute du mur de Berlin en 1989. Selon la chercheure, c’est un tournant sécuritaire qui s’opère après les attentats du 11 septembre. Elle explique qu’en fait " c’est après le 11 septembre que se sont développées des politiques sécuritaires et c’est ça qui a relancé les murs. Avant les murs étaient plutôt érigés suite à des guerres civiles sur les lignes de cessez-le-feu, c’est le cas en Corée, à Chypre, à Befast etc.".


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Et ces murs à quoi ils ressemblent ? Ils sont loin de l’image que l’on s’en fait. En fait, détaille la photographe, " c’est très varié. Vous avez du béton. Mais par exemple en Israël ce n’est que 5% du tracé. Sinon vous avez, ce que l’on appelle un mur électronique fait de senseurs, de caméras, de barbelés. C’est de la ferraille en fait, alliée à de l’électronique".

La politique de la peur ?

Auprès de l’opinion publique, il existe une forme de gestion de l’opinion publique par la peur, cette notion de l’autre avec aussi, par exemple en Europe, un débat sur la migration pointe le journaliste Thomas Gadisseux. Alors, politiquement est ce que ça marche ? " Ça marche mais sur le court terme, parce qu’on peut instrumentaliser. On peut dire " bah vous voyez on a mis un mur, donc là il n’y a plus personne qui passe", sauf que les gens passent ailleurs. On a constaté, par exemple, que, à mesure que l’Europe se barricadait, les routes de l’immigration changeaient. Quand la Grèce a construit son mur sur les 12 kilomètres à la frontière avec la Turquie, c’est sûr que la route de l’immigration ne passait plus par là. Mais elle passait par d’autres zones, souvent plus dangereuse", répond Alexandra Novosseloff.

Ça marche mais sur le court terme, parce qu’on peut instrumentaliser

Et pourtant, dit-elle, il existe bien un discours critique à l’égard de la construction des murs. Elle explique que, finalement, peu de gens sont en faveur de leur construction. Et encore moins ceux qui doivent, concrètement, vivre avec. "J’ai fait le tour du monde avec ce sujet, et partout, sur tous les continents j’ai reçu le même accueil des gens qui se posent les mêmes questions et qui n’aiment pas le mur. Et l’autre aspect qu’il est intéressant de signaler c’est que ces murs sont construits à Washington, à New Delhi, à Berlin ou à Bruxelles. Mais ils ne sont pas voulus là où ils sont construits. Les gens qui, par exemple, habitent sur la frontière avec le Mexique, n’aiment pas ce mur."

 

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