Affaire Brotchi : qu'est-ce que l'antisémitisme?

Jacques Brotchi au Parlement bruxellois en avril 2011
Jacques Brotchi au Parlement bruxellois en avril 2011 - © BELGA PHOTO BRUNO FAHY

Le professeur Jacques Brotchi vient de démissionner du conseil de la Fondation ULB. Dans sa lettre de démission au recteur de l’université, il fait état de plusieurs incidents à caractère antisémite ces derniers mois, et face auxquels l’ULB n’aurait pas réagi. Retour sur des concepts qui ne sont pas toujours très clairs.

Le neurochirurgien et professeur honoraire de l’ULB a préféré démissionner face à ce qu’il qualifie d’incidents antisémites à l’université bruxelloise. "Je ne me sentais plus chez moi au sein même de mon université car elle n’a pas eu le courage de réagir. C’est tout à fait inadmissible, dans l’université du libre-examen, qui ferma ses portes plutôt que d’obéir à l’occupant nazi durant la Seconde Guerre mondiale", a-t-il déclaré à nos confrères du Soir.

Ces derniers mois en effet, plusieurs dérapages au sein de l’université ont choqué la communauté juive de Belgique. Il y a eu tout d’abord la conférence-débat houleuse autour du comique français controversé Dieudonné. Ensuite, des tracts jugés antisémites par Jacques Brotchi, distribués à l’entrée d’une conférence de Stéphane Hessel à l’ULB. Puis des activités estudiantines douteuses dans le cercle de l’école de commerce Solvay : un baptême d’étudiants déguisés en nazis ou encore des propos antisémites dans le journal de l’école de commerce.

Invité au 13h de la Une, Jacques Brotchi, qui est aussi sénateur MR, déclare : "J’ai démissionné le 5 mai, et j’ai été attristé face à l’absence de réaction de la part de l’ULB. (…) La direction actuelle n’était pas en place à l’époque des faits que je dénonce. Mais je suis optimiste car j’ai le sentiment sincère que Didier Viviers est prêt à réagir. Les autorités universitaires me semblent avoir compris".

Le recteur de l’ULB, Didier Viviers, tempère la polémique : "Il ne faut pas faire l’amalgame entre des faits étudiants qui relèvent de la simple bêtise et la position officielle de l’université".

Jacques Brotchi accuse en effet l’université d’avoir fermé les yeux sur certaines choses : "Outre les faits des étudiants, je dénonce que l’on puisse distribuer des tracts antisémites à l’entrée d’une conférence de Stéphane Hessel à l’ULB". Mais il reconnait toutefois que cet antisémitisme qu’il dénonce n’est pas généralisé à toute l’université : "Ceci représente une minorité agissante au sein même de l’ULB, mais la majorité n’est heureusement pas celle-là". Et de conclure sur le plateau du journal télévisé : "Il faut apprendre à vivre ensemble, nous sommes dans une société multiculturelle, et je pense qu’il faut inculquer le respect de l’autre".

Qu’est-ce que l’antisémitisme ?

Edouard Delruelle est professeur de philosophie à l’Université de Liège et directeur-adjoint du Centre pour l’Égalité des chances et la lutte contre le racisme. Il donne son ressenti sur cette affaire : "Ces soupçons d’antisémitisme à l’ULB, c’est quelque chose que l’on suit de près depuis plusieurs mois au Centre pour l’égalité des chances. Ce que je peux dire c’est que jusqu’à présent, jamais rien n’allait à l’encontre de la loi dans les faits rapportés par Monsieur Brotchi".

Car il y a une confusion sur le terme en lui-même, toujours selon Edouard Delruelle. Il parle de deux acceptations de l’antisémitisme : "La première, punissable par la loi, qui relève du racisme pur, qui incite à la haine. Le négationnisme en fait partie. Et un autre genre d’antisémitisme, bien que nauséabond et condamnable moralement, qui touche à la liberté d’expression". En d’autres termes, débiter des clichés sur de supposées caractéristiques juives, ce n’est pas répréhensible. Mais nier l'existence des chambres à gaz, c'est puni par la loi. La frontière est très mince entre ce qui est punissable et ce qui ne l’est pas. Devant un juge, les situations sont analysées au cas par cas.

En ce qui concerne plus directement les incidents auxquels Jacques Brotchi fait allusion (notamment sur les étudiants de Solvay, qui se sont déguisés en nazis) "c’est très compliqué, car on se situe à la limite" précise Edouard Delruelle. Et de rappeler que la qualification de certains faits comme "antisémites" dépend toujours du contexte dans lequel ils sont perpétrés et de l’intention de leur auteur.

Confusion entre antisémitisme et antisionisme

Mais qu’en est-il de l’antisionisme dans cette délicate controverse ? Rappelons avant tout que le sionisme est un "mouvement politique et religieux, visant à l’établissement puis à la consolidation d’un Etat juif (la nouvelle Sion) en Palestine" selon le Petit Robert. Pour Edouard Delruelle, là aussi, la frontière est difficile à délimiter : "Vous pouvez tout à fait être contre la politique actuelle d’Israël, vous avez aussi le droit de comparer les actions récentes d’Israël à du fascisme. C’est votre liberté d’expression. Mais le danger, c’est que dans certains cas, l’antisionisme devient le paravent de l’antisémitisme. En effet, certains groupuscules travestissent leur antisémitisme, trop visible et punissable par la loi, par une position politique antisioniste. C'est une stratégie qui glisse habilement de l'antisionisme à l'antisémitisme. L'autre danger étant que le public fasse le même amalgame, car la frontière est très mince".

Et lorsqu’on lui demande si la Belgique connait une radicalisation de l’antisémitisme ces derniers temps, le directeur adjoint du centre pour l’égalité des chances répond que les chiffres se maintiennent de façon régulière dans le pays. On dénombre une dizaine d’accusations antisémites par an.

Mais visiblement, il y a un lien de cause à effet entre le conflit israélo-palestinien et la recrudescence de l’antisémitisme : "On a eu un pic en 2009 lors des événements de Gaza, mais c’est redescendu depuis". Edouard Delruelle met en garde contre le fait que le conflit dans la bande de Gaza déteint énormément sur les mentalités au sein des différentes communautés en Belgique.

Julie Duclos

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