Ados et coronavirus: "Il y a trop de règles, on a raté le coche", l'analyse sans appel d'une psychologue spécialiste de la parentalité

Ils sont parents d'adolescents. Et quand on leur demande s'ils arrivent à respecter les règles actuelles, voici ce qu'ils nous répondent : "Elle a repris l'athlétisme. Mais elle ira aussi aux scouts. Elle en a besoin. Faut lâcher les rênes", nous dit la maman d'une ado de 15 ans. 

Une autre, mère de deux garçons de 16 ans, nous raconte : "Ils sont parfois à 6 à la maison. C'est impossible de tenir sinon." Autre témoignage, celui de la maman d'une jeune fille de 15 ans : "Pour son anniversaire, j'ai autorisé qu'une de ses copines vienne dormir à la maison. C'était déjà assez difficile comme ça."

Des témoignages de la sorte, on pourrait les multiplier. Dur, dur parfois d'être adolescent dans un monde sans Covid où le jeune remet en question le cadre, les règles, où il a besoin d'autonomie. Alors, en période de crise sanitaire, c'est galère. Mais n'oublions pas les parents : dur, dur aussi aujourd'hui d'être parents d'adolescents.

Nous en avons parlé avec Isabelle Roskam, psychologue spécialiste de la parentalité à l'UCLouvain. Elle dresse ce constat, sans appel : "On a raté le coche". Voici pourquoi. 

Trop de règles tue la règle

Pour Isabelle Roskam, c'est clair : il y a trop de règles. "C'est quelque chose qu'on dit toujours aux parents quand ils rencontrent des difficultés éducatives avec leurs enfants, c'est qu'il ne faut pas donner trop de règles parce que l'enfant ne s'y retrouve plus."

Alors, quel est le nombre idéal? "On leur dit souvent, pas plus de 5." D'abord parce qu'au-delà de ce chiffre, les règles édictées risquent de se contredire. Et ensuite parce qu'individuellement, nous ne sommes pas capables de gérer un nombre trop important de règles. On a évidemment un nombre de règles bien plus important que cela.

Et la difficulté ne s'arrête pas là : "Une bonne règle, c'est une règle qui est énoncée de façon claire, elle peut être appliquée et elle ne contredit pas la règle d'à côté", insiste la psychologue.

Sommes-nous dans cette situation? Pour elle, la réponse est claire : non. "Aujourd'hui, avec l'évolution de la crise, on a des règles qui s'ajoutent les unes aux autres mais sans qu'on modifie les anciennes règles. On ne sait plus très bien laquelle on doit respecter. Et il y en a tellement qu'à un moment donné, on est obligé d'en transgresser." 

Des règles inapplicables

Pour appliquer une règle, il faut qu'elle soit applicable. Ca semble évident. Et pourtant, selon Isabelle Roskam, on est aujourd'hui dans une situation qui frise l'absurde. Et qui met les parents dans une situation difficile : ils en viennent à demander à leurs enfants de transgresser des règles.

Elle prend pour exemple la règle d'une seule activité par enfant : choisir, par exemple, entre le mouvement de jeunesse ou une activité sportive. "Les parents en viennent à dire : tu continues le mouvement de jeunesse et le football. Mais tu ne dis pas au foot que tu vas au mouvement de jeunesse et tu ne dis pas au mouvement de jeunesse que tu vas au foot sinon on va nous regarder de travers." D'ailleurs, la Ligue des Familles avait fait un sondage mi-février : plus de 80% des parents estiment ces règles difficilement applicables. Et 12% seulement demandent à leurs enfants de choisir une seule activité. 


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Résultat : les parents doivent choisir quelles règles peuvent être transgressées et pourquoi elles peuvent l'être. Ils se retrouvent donc dans une situation délicate : soit ils apprennent aux enfants à suivre aveuglément des règles qu'ils trouvent stupides soit ils leur apprennent à les transgresser : "On va amener les jeunes à transgresser la règle avec notre bénédiction en mentant à d'autres adultes."

Pas sûr que ce soit dans les manuels d'éducation...

Est-il possible de rattraper les choses?

Pouvons-nous sortir de cette situation qui, selon la psychologue, explique pourquoi on ne peut pas amener parents et enfants à respecter les règles?

Isabelle Roskam n'est pas très optimiste à ce sujet : "Comme c'est parti, on est tellement tombé dans l'absurde qu'on n'arrivera pas à rattraper les choses."

L'erreur a été commise trop tôt, dans la gestion de la crise qui n'a pris en compte que la santé physique en se préoccupant peu de la santé mentale. "Si on avait sollicité des gens de sciences humaines pour voir comment définir les règles, comment les organiser, comment les planifier, comment avertir les gens, comment les motiver à les suivre, on n'en serait pas arrivé à avoir autant de règles et des règles qui se contredisent ". 

La seule solution pour elle : simplifier les règles et revenir à des choses essentielles faciles à appliquer. 

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