Acouphènes et hyperacousie : des bruits invisibles

"Ce que j’entends, c’est un son très aigu, comme le sifflement d’une bouilloire." "Pour moi, c’est plutôt une fréquence comparable aux anciennes télévisions à tube cathodique." "C’est un bruit blanc strident, un son très subjectif qu’il m’est difficile de décrire." Vous aussi, vous en avez peut-être déjà fait l’expérience en sortant d’une soirée ou d’un concert un peu trop chargé en décibels. L’expérience d’un acouphène qui, pour la plupart, n’est que temporaire et s’estompe après quelques heures ou une nuit de sommeil. Mais pour Fiona, Julien ou encore Véronique, ces sons font désormais partie de leur environnement sonore au quotidien.

Mes acouphènes sont arrivés brutalement, un matin. J’ai rapidement plongé dans le désespoir.

Si le mot acouphène est devenu courant, peu connaissent sa signification. "L’acouphène, c’est un son qu’on perçoit sans qu’il y ait de son présent à l’extérieur du patient. Il s’agit d’un dysfonctionnement des cellules ciliées qui tapissent les parois de l’appareil auditif", explique Marie-Paule Thill, cheffe du service ORL du CHU St-Pierre, à Bruxelles. De 14 à 16% de la population mondiale souffrent de ce trouble de l’audition dont les causes sont diverses : perte auditive liée à la vieillesse, maladie, otite chronique, traumatisme sonore ou choc émotionnel, comme pour Véronique Guisset, 53 ans. "Mes acouphènes sont arrivés brutalement, un matin, peu après un accident de voiture. J’entendais un bruit très aigu que mon compagnon n’entendait pas. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, c’était un cauchemar. Et j’ai rapidement plongé dans le désespoir."

Hyperacousie : une intolérance extrême aux sons

En plus des acouphènes, Véronique a développé de l’hyperacousie. "Comme les acouphènes, l’hyperacousie fait suite à une destruction des cellules auditives et provoque une hypersensibilité aux sons sur une partie ou toute la bande de fréquences", décrit Marie-Paule Thill. Des sons du quotidien comme le claquement d’une porte ou le bruit d’assiettes qu’on empile deviennent alors insupportables. Julien Martial, 26 ans, étudie la guitare classique à l’IMEP, à Namur, et souffre également d’hyperacousie. Le jeune musicien a dû abandonner son matériel d’amplification et faire une croix sur une partie du répertoire. "J’en arrive même à remettre en question mon avenir professionnel car, en tant que guitariste, mon futur métier promet d’être toujours bruyant."

Un mur médical, mais les alternatives de traitement existent

Il faut être conscient qu’on ne dispose pas d’un traitement miracle pour soigner les acouphènes !

Les personnes qui se lancent dans la prise en charge d’un acouphène peuvent parfois faire face à un mur car peu d’ORL sont spécialisés en la matière. "Je me suis entendu dire par certains ORL que cela devait être lié à une dépression, ou que je devais simplement m’y habituer", regrette Véronique. "Il faut être conscient qu’on ne dispose pas d’un traitement miracle pour soigner les acouphènes ! Mais il est important de faire tous les examens médicaux pour objectiver l’acouphène et surtout rassurer le patient", explique Marie-Paule Thill.

Après un bilan auditif, la communauté scientifique s’accorde à dire qu’une approche multidisciplinaire inscrite dans la durée est essentielle. Habituation sonore au bruit blanc, appareils auditifs, thérapies comportementales ou encore kinésithérapie, les possibilités sont nombreuses. Certains kinésithérapeutes reçoivent ainsi des patients envoyés de la part d’ORL en vue d’harmoniser les tensions musculaires au niveau de la tête et du cou. Quelques séances adaptées permettent d’aider certains patients dans leur perception de l’acouphène. "Ce qu’on travaille surtout avec la personne, c’est la gestion de son acouphène au quotidien afin de lui permettre de mieux l’accepter", raconte la docteure Thill.

Pour Véronique, c’est l’hypnose et la participation à des groupes de parole qui lui ont permis de retrouver goût à la vie. "Je pensais ne pas pouvoir vivre avec un bruit constant dans les oreilles, mais aujourd’hui, j’essaie d’apporter des paroles d’encouragement à ces personnes qui auraient envie d’en finir. Les solutions existent."

3 images
L'acouphène vient d’un dysfonctionnement des cellules ciliées qui tapissent les parois de l’appareil auditif. ©  Getty Images

Un problème "fictif" pour l’Inami

Si les acouphènes affectent la qualité de vie et sont dans certains cas véritablement invalidants, autant sur la vie sociale, familiale ou professionnelle, leur prise en charge par la sécurité sociale est encore loin d’être chose courante. Consultations ORL, appareils auditifs, acuponcture, séances de psy ou d’hypnose… Un an après avoir développé des acouphènes et de l’hyperacousie, la facture médicale de Véronique s’élevait déjà à plus de 4000 euros. "Je suis effarée de voir que la prise en charge n’est possible qu’à partir du moment où les acouphènes sont reconnus comme invalidants à un certain degré par le barème officiel des invalidités" s’inquiète Véronique. "Le problème vient surtout du fait que les acouphènes restent complexes à objectiver médicalement, ce qui a des conséquences sur une éventuelle aide financière de la part des mutuelles", déplore Marie-Paule Thill.

Les jeunes, groupe cible des problèmes auditifs

Fiona Stegmann, 23 ans, est étudiante à Bruxelles. Abonnée aux acouphènes temporaires depuis ses premières sorties, c’est à 16 ans que son acouphène est devenu permanent. "Je me souviens être rentrée d’une soirée dans un bar, j’avais les oreilles qui sifflaient, comme d’habitude. Mais le lendemain, mon acouphène n’est jamais parti."

Au contraire de ce que l’on pourrait croire, jeunes, adultes, seniors, toutes les tranches d’âge sont concernées. Mais une étude flamande réalisée dans des écoles secondaires montrait déjà en 2013 que 18% des ados entre 14 et 18 ans ont un acouphène permanent et révélait aussi une augmentation significative des acouphènes temporaires en fonction de l’âge : de 39% chez les sujets âgés de 14 ans à 83% chez les jeunes de 18 ans.

Ce qui explique pourquoi Marie-Paule Thill tire la sonnette d’alarme. Selon elle, les acouphènes pourraient devenir une problématique de santé publique dans les années à venir. "Quasiment toute la jeunesse est soumise à une pollution sonore. Les acouphènes coûtent en consultations, en tests, en stress émotionnel, et donc aussi à la société." Et l’ORL n’est pas la seule à s’inquiéter. En février 2019, l’OMS déclarait qu’environ 50% des jeunes de 12 à 35 ans, soit 1,1 milliard de personnes, risquent, à terme, de souffrir de pertes auditives en raison "d’une exposition prolongée et excessive à des sons forts".

Acouphènes et confinement

Si pour certains, le confinement a amené une forme de retour au calme, il a aussi renforcé l’isolement, et donc un silence parfois oppressant. Une étude de l’Université Anglia Ruskin au Royaume-Uni a d’ailleurs mis en lumière les effets de l’épidémie sur les personnes souffrant d’acouphènes, autant à cause des mesures sanitaires que de la maladie elle-même. Sur plus de 3000 personnes sondées, 32% des acouphéniques estiment que leur état s’est dégradé. Parmi les facteurs d’aggravation les plus cités, il y a notamment l’isolement, un sommeil de moindre qualité, le manque d’exercice, mais également un état anxieux.

3 images
Après un bilan auditif, la communauté scientifique s’accorde à dire qu’une approche multidisciplinaire inscrite dans la durée est essentielle. © Westend61 - Getty Images/Westend61

Alexandre Bégué, hypnothérapeute à l’hôpital Chirec à Delta a lui aussi constaté plus d’anxiété et surtout une augmentation des cas d’acouphènes chez ses patients de moins 45 ans, surtout de jeunes adultes. Pour lui, le problème provient en partie du télétravail intensif. "Ces derniers mois, nous sollicitons énormément nos oreilles. Avec le confinement, nous avons basculé sur un mode de communication principalement auditif. Nous ne sommes pas habitués à devoir décrypter autant de sons", déclare le psychopraticien.

Un problème qui touche aussi les étudiants qui passent leurs journées de cours devant leur ordinateur, casque sur les oreilles. "Le problème des casques, surtout ceux qui permettent d’annuler le bruit ambiant, c’est qu’ils créent un vide sur l’environnement sonore extérieur. Si le cerveau auditif est coupé de tout stimuli extérieur, le port du casque de manière répétée peut engendrer ou réveiller un acouphène préexistant", explique Alexandre Bégué.

Pour ceux et celles qui souffrent d’acouphènes et sont à la recherche de soutien, l’association Belgique Acouphènes organise des groupes de parole dans ses différentes antennes locales et dispose d’une permanence téléphonique. Pour plus de détails, rendez-vous sur belgiqueacouphenes.be.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK