Accueil des migrants par les citoyens: "Dans 95% des cas, ça se passe formidablement bien"

Accueil des migrants par les citoyens: En Belgique, il existe l'exemption humanitaire.
Accueil des migrants par les citoyens: En Belgique, il existe l'exemption humanitaire. - © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

Mehdi Kassou, porte-parole de la plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, et Carine Thibaut, directrice de campagne au CNCD-11.11.11. étaient les invités de Jour Première ce lundi matin. Ils ont répondu aux questions de François Heureux.

Est-ce que la politique menée aujourd'hui par la Belgique décourage les migrants ou bien est-ce qu'ils sont toujours aussi nombreux chaque soir au parc Maximilien ?

Mehdi Kassou : "Je pense qu'il n'y a pas vraiment de découragement. Je pense qu'ils en ont vu d'autres: des conditions d'esclavage en Libye, de traversée des mers sur un bateau pneumatique. Je pense qu'une politique migratoire, quelle qu'elle soit, n'est pas un élément décourageant pour ces gars."

Qu'est-ce que vous répondez à l'argument selon lequel le soutien aux migrants crée un appel d'air ? Ça veut dire qu'ils vont se passer le mot et qu'ils seront de plus en plus nombreux à venir dans Bruxelles?

Mehdi Kassou : "D'abord, je ne suis pas certain qu'une tartine ou un toit provoque quoi que ce soit comme appel d'air. Ensuite, je ne peux parler que de notre propre expérience, [...] le chiffre est extrêmement constant. Alors, à moins que leurs canaux de communication soient très mauvais, je ne constate pas d'augmentation particulière ou d'appel d'air vers la Belgique."

Par contre, est-ce qu'il y a un appel d'air — on pourrait l'appeler comme ça aussi — pour les citoyens qui aident ? Est-ce qu'ils sont de plus en plus nombreux à proposer leurs services ?

Mehdi Kassou : "Effectivement, la politique migratoire a un effet. De ce côté-là, il y a vraiment un appel d'air. Je pense que l'indignation collective par rapport à cette politique provoque un nombre grandissant de personnes qui nous rejoignent tous les jours."

Carine Thibaut, directrice de campagne au CNCD-11. 11. 11, des dizaines de milliers de personnes sont inscrites via Facebook pour offrir de temps en temps une nuit ou un repas aux réfugiés.  Cette mobilisation vous impressionne ?

Carine Thibaut : "Ça m'impressionne beaucoup. Il y a toujours eu, dans les grands moments de la question migratoire en Belgique, des mouvements de solidarité très forts [...]. Je pense que ce qui est particulier cette fois-ci, c'est que les gens ouvrent leur porte. On est dans une telle situation où on laisse des migrants dans la rue et où on est prêt à mettre en danger leur propre vie, c'est-à-dire avoir des gens qui pourraient décéder à cause du froid.

Les peurs, les mythes et les préjugés tombent

Il n'y a finalement plus d'humanité du tout dans la discussion sur la politique migratoire. [...] Toute la politique migratoire est construite sur l'idée qu'il faut séparer le plus possible les migrants des citoyens. Or, on se rend compte que quand les gens se rencontrent, se connaissent et passent du temps ensemble, les peurs, les mythes et les préjugés tombent. Et ça, je pense que c'est très puissant et très fort et que ça ne s'oublie pas facilement."

On entend beaucoup, dans l'opinion publique, qu'il y a une demande pour fermer les frontières. On dit que Theo Francken est très populaire en Flandre et parmi les électeurs francophones. Et de l'autre côté, il y a des mobilisations, comme on peut le voir depuis des mois maintenant, au parc Maximilien. Comment vous analysez ce paradoxe?

Mehdi Kassou: "Je pense que toute cette politique et toutes ces réactions reposent sur la peur. Ce qu'on constate, c'est que la disparition de cette peur change la donne. La majorité des premiers témoignages commençait par : 'J'avais peur, mais aujourd'hui, je peux dire que…' Ça vient effectivement contrecarrer tout ce plan qui vise à opposer les gens les uns aux autres."

Il n'y a jamais de problèmes dans les hébergements?

Mehdi Kassou: "Bien sûr que si, il y a des soucis. Il y a parmi ces gars beaucoup d'adolescents. Je vais raconter la petite histoire d'un ado qui est tombé sur un bac de Rochefort. Il ne savait pas ce qu'il avait en face de lui, il en a bu quelques-unes et il a été malade. On a eu une discussion avec les hôtes qui nous racontaient cette histoire. C'est le fils de la famille, qui est rentré dans la pièce en disant : 'Je ne comprends pas pourquoi vous en faites tout un foin, j'aurais fait exactement la même chose .' Il y a donc des histoires un peu plus difficiles ou moins idylliques. On voit beaucoup de témoignages très angéliques, ce n'est pas le cas, ça peut être plus compliqué par moments. Mais c'est vrai que dans 95% des cas, ça se passe formidablement bien et tout le monde en ressort très reconnaissant d'un côté comme de l'autre."

En France, des citoyens ont été condamnés par la justice pour avoir transporté des illégaux,. Est-ce qu'ici, les gens qui proposent un toit ou un couvert pour ces migrants risquent quelque chose par rapport à la justice belge ?

Carine Thibaut : "Non, il y a une grande différence entre la France et la Belgique. En Belgique, il existe l'exemption humanitaire. Le fait de soutenir un migrant ou même d'accueillir et de loger un sans-papiers, pourvu que vous le fassiez dans un cadre qui ne soit pas un cadre d'exploitation, n'est pas du tout condamnable. Vous ne commettez aucun délit, ni aucune infraction. C'est important de le répéter, car ce n'est pas le cas dans d'autres pays d'Europe. Mais ça nous amène quand même à penser que — vous parliez du paradoxe — on est de plus en plus dans une opinion publique européenne très polarisée sur cette question-là.

En Belgique, il existe l'exemption humanitaire

Par contre, je pense que quand l'État se met à criminaliser la solidarité, on est en train de perdre très largement les valeurs sur lesquelles on a fondé l'Union européenne. Il faut toujours se rappeler que l'Union européenne a été créée après la Seconde Guerre mondiale avec un trauma profond [sur] ce que certains ont fait pour [aider les juifs] et ce que d'autres n'ont pas fait pour les juifs qui étaient persécutés par les nazis. On se retrouve donc dans une situation où des États poursuivent directement des personnes qui sont solidaires et n'abusent pas de la condition plus vulnérable des migrants. Je pense qu'on dérive très largement."

Vous n'avez jamais de problèmes avec les autorités ? On ne vous met jamais de bâtons dans les roues ?

Mehdi Kassou : "Non, pas jusqu'ici en tout cas. Il y a bien eu quelques interpellations répétitives, quelques intimidations à certains moments. Mais aujourd'hui, force est de constater qu'en tout cas dans les autorités locales, on est plutôt soutenu. Il y a peut-être cette tentative de proposition de loi de pouvoir perquisitionner les domiciles de personnes qui hébergeraient potentiellement des personnes en situation irrégulière. À savoir si c'est une intimidation de plus ou une menace de plus. Moi je pense que ça risque de provoquer une indignation encore plus grande."

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