"Nous vivons dans des sociétés européennes sécularisées, et ce n'est pas nous, musulmans, qui allons les changer"

C'est l'une des phrases à retenir du débat qui a eu lieu hier sur le plateau d'A Votre Avis. Résumé de la soirée pour ceux qui l'ont ratée. 

Le plateau de l'émission avait beau être bien garni, avec notamment la bourgmestre de Molenbeek et deux membres de la Commission attentats, c'est vers un membre du public que Sacha Daout se tourne directement. C'est un acteur de terrain, car les faire intervenir est l'une des volontés d'A Votre Avis : Hamid Benichou est policier dans la zone Bruxelles-Nord, et a d'ailleurs témoigné devant la Commission attentats pour transmettre aux députés son expérience de terrain.

Pour lui, c'est clair et net : même s'il y a une progression depuis 25 ans dans le discours des imams, certains gardent un discours polissé devant les médias mais sont beaucoup plus radicaux lorsque les portes sont closes. Pour lui, ces imams-là doivent être "invités à faire un pas de côté", tout simplement.

Pendant longtemps, il y a eu une forme de déni

Une position qu'appuie Georges Dallemagne, député fédéral, selon qui le danger de l'islam radical actuel, c'est que l'on n'a "pas assez écouté les lanceurs d'alerte comme monsieur Bénichou, qui nous ont prévenu il y a longtemps déjà que des prédicateurs transmettaient une idéologie dangereuse pour notre société. Pendant longtemps, il y a eu une forme de déni". Depuis longtemps déjà, tous les partis sont au courant, affirme Hamid Benichou. "J'en ai moi-même mis certains au courant, mais on ne nous a pas pris au sérieux." Aujourd'hui, ce déni est révolu selon le député cdH, et la volonté est de détacher l'islam qui se pratique en Belgique d'une quelconque influence étrangère.

Confier la Grande Mosquée à la communauté musulmane belge

Pour éviter cette influence étrangère, la commission parlementaire a recommandé cette semaine de cesser la concession de la Grande Mosquée de Bruxelles à l'Arabie Saoudite, afin de la confier à ceux qui vivent le culte chez nous, qui la "géreront alors de la manière qui leur conviendra, mais dans le respect de la Constitution et du vivre ensemble en Belgique, ce qui ne pose aucun problème à la majorité d'entre eux", explique Willy Demeyer, bourgmestre PS de Liège et membre de la Commission attentats. Une proposition à laquelle Salah Echallaoui, président de l'Exécutif des Musulmans de Belgique, ne dit pas entièrement oui, car il attend de voir ce qui sera proposé. Cependant, il précise tout de même que "toute décision qui remettra la gestion à la communauté musulmane est la bienvenue".

Comment mettre cela en oeuvre ? Georges Dallemagne explique : "La proposition de la Commission, c'est de profiter du préavis d'un an (ce qui est prévu si le gouvernement cesse la concession à l'Arabie Saoudite, ndlr) pour voir avec la communauté musulmane quelle doit être l'affectation de ce lieu, pour que cela puisse continuer à s'ouvrir à TOUTE la communauté musulmane, mais que ça respecte aussi la Constitution, la Convention européenne des Droits de l'Homme, promeuve le vivre ensemble et refuse les financements étrangers. Nous voulons une transparence totale par rapport à ces financements, et comme elles sont toutes constituées en ASBL, les mosquées doivent toutes remettre des comptes.

Reconnaître les mosquées, pour mieux les contrôler ?

Salah Echallaoui le reconnaît : la minorité radicale est hors de contrôle, même pour la majorité mesurée des pratiquants de l'islam. Par conséquent, les musulmans sont eux aussi demandeurs qu'on réagisse face à certains mouvements qui posent des problèmes. "En 2009 déjà, l'ensemble des Unions des Mosquées de Flandre avaient publié un communiqué appelant les autorités à réagir vis-à-vis de Sharia4Belgium, qui posait problème à cette époque", rappelle le président de l'Exécutif des Musulmans.

Pour mieux les contrôler, selon Françoise Schepmans, bourgmestre de Molenbeek, la clé se trouve dans la reconnaissance des mosquées: "À partir du moment où il y a une reconnaissance, il y a également contact avec les autorités régionales ou communales. Puisque les imams sont rémunérés, on doit avoir un droit de regard sur les finances de la mosquée, un droit de regard aussi sur les imams puisqu'il est très important que ceux-ci soient formés. La reconnaissance est donc pour moi importante parce qu'elle permet justement d'avoir un lien étroit avec ces lieux de culte, de voir ce qu'ils font, dans une relation de transparence."

À ce sujet, Salah Echallaoui s'étonnait pourtant plus tôt dans l'émission qu'il y a une forme de blocage en ce qui concerne la reconnaissance des mosquées : "Depuis que nous avons eu la possibilité de faire reconnaître les mosquées, nous constatons qu'il y a un blocage, notamment en Flandre. Ce sont des mosquées qui ont eu l'aval et l'acceptation des régions, qui ont eu un rapport favorable de la Sûreté de l'Etat... Aucune raison de les bloquer."

Un islam de Belgique ?

Face à la question d'un islam de Belgique, qui serait un islam adapté face aux valeurs de la société belge, Salah Echallaoui attend de voir : selon lui, il faut d'abord le définir. Il explique qu'une religion est vouée à être universelle, mais admet que le contexte, l'histoire, et pleins d'autres facteurs influencent la lecture et la pratique d'une religion suivant les pays. "Il est donc tout à fait normal d'imaginer une religiosité qui soit en adaptation avec les valeurs et la société européennes. Il y a une ouverture et nous y travaillons d'arrache-pied. Les difficultés que nous vivons en tant que musulmans nous obligent à réadapter notre lecture. Par ailleurs, l'islam politique n'a pas sa place dans les sociétés européennes : nous vivons dans des sociétés sécularisées et ce ne sont pas les musulmans qui peuvent remettre en question cette conception de séparation Eglise-Etat."

Le débat est donc loin d'être clos. La réponse du gouvernement, à propos de la proposition de la commission de confier la Grande Mosquée aux musulmans de Belgique et plus à l'Arabie Saoudite et la Ligue islamique mondiale, pourrait être un tournant important dans cette discussion.

Rendez-vous dès à présent toutes les séquences de l'émission sur la page Auvio d'A Votre Avis.

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