A Poitiers, réalisateurs et chercheurs se demandent comment filmer le travail

Filmer une domestique au Brésil, suivre des consultants chargés de prévenir les troubles musculo-squelettiques ou s'intéresser au travail à la chaîne, chercheur et réalisateurs s'interrogent à Poitiers sur la manière de filmer le travail, lors d'un festival sur ce sujet.

Jean-Michel Carré, auteur du documentaire "J'ai très mal au travail" (2007), s'est ainsi concentré sur la souffrance au travail, souhaitant "vulgariser le travail des chercheurs sur l'organisation du travail". Son film, à base d'interviews de sociologues, psychiatres, économistes, salariés, "et même d'un patron", est "destiné au grand public", mais ne fait ni dans l'esthétique ou "la belle image", qui peut nuire au sujet, selon lui.

"Comme tout le monde, j'ai été interloquée de voir que dans la génération de mes parents, tout le monde partait en préretraite, parce qu'ils craquaient au travail", explique de son côté Sophie Averty, coréalisatrice avec Nelly Richardeau de "On n'est pas des machines" (2008). Mais plutôt qu'un énième film constat, elle s'est attachée à chercher "ce qu'il est possible de faire pour réduire les souffrance", en suivant sur un an deux consultants en psychodynamique du travail dans l'entreprise SKF, près de Tours.

Pour elle, comme pour beaucoup d'autres réalisateurs, "la plus grosse difficulté" a été de trouver une entreprise qui l'accepte. SKF lui a "laissé carte blanche", même si au final le résultat n'est pas celui qu'ils attendaient, avoue-t-elle.

"C'est très difficile de rentrer dans les entreprises", reconnaît René Baratta, ergonome et réalisateur ("Le nucléaire et l'homme", 2003), car "elles dépensent beaucoup d'argent en publicité et communication, et ne veulent pas laisser entrer quelqu'un qu'elles ne contrôlent pas".

Au delà d'un cinéma militant dénonçant les conditions de travail, comme la trilogie "La mise à mort du travail", de Jean-Robert Viallet (2009), dont une partie est passée en première partie de soirée à la télévision, M. Baratta veut "montrer l'intelligence que développent les salariés au travail", et pas seulement la souffrance.

Pour l'historien Nicolas Hatzfeld (université d'Evry), qui a étudié le travail à la chaîne au cinéma, la façon de rendre compte du travail dépend aussi de la discrétion de la caméra et donc du réalisateur, ainsi que du cadrage et du montage. Il évoque le film de Louis Malle "Humain trop humain" sur une chaîne de montage de Citroën, sans parole, avec le bruit assourdissant des machines.

Armelle Giglio-Jacquemot, ethnologue et documentariste, a, elle, choisi de suivre le quotidien de Nice, une bonne brésilienne, qui astique toute la journée la maison de ses employeurs.

Son but, faire pénétrer le spectateur "au plus près", "le faire participer mentalement à la souffrance" de cette femme, sans donner une vision caricaturale ou misérabiliste.

Pour cela, ni voix off ni commentaires, juste la domestique au travail, parfois en musique, parfois en chantant ou en discutant avec la réalisatrice.

C'est aussi le parti pris de Bernard Ganne et Jean-Paul Pénard, deux sociologues qui ont à leur actif une quinzaine de films sur le travail, dont une trilogie sur la papeterie Canson, réalisée entre 1992 et 2008, montrant l'adaptation d'une usine paternaliste à la mondialisation.

Il ne s'agit pas "de plaquer une image en fonction de l'actualité" mais "de comprendre les changements", en "acceptant de ne pas travailler vite", explique M. Ganne, dont la première phrase, lorsqu'il contacte une entreprise, est de préciser "on n'est pas la télé".

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