A la rencontre des sinistrés des inondations à Angleur: "Je vois des gens qui attendent dans leur maison vide, ne sachant que faire"

"Ta maison est réparée, mamie ?" A quatre ans, Lorenz ne comprend pas que la maison dans laquelle il allait jouer tous les jours après l’école est toujours inhabitable. Quatre murs et un toit devenus amnésiques, vidés de tous les objets qui constituaient le quotidien de Léa et de son mari Rosario. Ils s’appellent Rosario, Léa mais aussi Denise, Alphonse, Olivier, Graziella, Salvatore, Quentin, Jean-Luc, Targai. Quelques habitants parmi les nombreuses victimes des inondations qui ont durement touché la Belgique à la mi-juillet et singulièrement Angleur où ils habitent.

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Léa Loduca dans sa maison d’Angleur © Africa Gordillo – RTBF

Angleur est une section de Liège, comprenez une ancienne commune du sud de Liège, coincée entre la Meuse et le canal de l’Ourthe, devenue un quartier de la grande ville wallonne au moment de la fusion des communes en 1977. C’est à peu près à ce moment-là que Léa et Rosario Loduca ont acheté leur maison de la rue Saint-Jacques, deux ans plus tard précisément, grâce à la fonderie de zinc de la Vieille-Montagne, qui deviendra plus tard Umicore, où Rosario travaillait. Comme de nombreuses entreprises à l’époque, des maisons avaient été construites à proximité de l’entreprise et proposées à la vente ou à la location aux ouvriers. Aujourd’hui, seuls les murs et le toit de l’habitation restent debout.


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Léa se partage entre sa maison et celle d’une amie voisine qu’elle surveille. Elle fume une cigarette sur le pas de la porte et regarde autour d’elle, un peu perdue. La conversation s’engage très vite et tout aussi rapidement, cette dame de 69 ans raconte sa colère : "Je suis en colère contre les compagnies d’assurances", dit-elle, cigarette à la main. "Ma compagnie estime que beaucoup de choses étaient vétustes et nous n’aurons pas grand-chose en retour. Mais ces objets, ces meubles étaient en très bon état. 'Vétustes' ? !" Son mari Rosario renchérit : "La chaudière était vieille mais elle fonctionnait super bien ! Et maintenant ? On estime trop vite que tout est vétuste".

Léa et les assurances

Léa Loduca nous fait entrer dans sa maison. La porte et les fenêtres sont grandes ouvertes pour laisser l’air circuler et tout faire sécher, ce 2 septembre ensoleillé. Les portes en bois sont toujours gorgées d’eau et –Léa nous montre– difficiles à ouvrir.


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A l’intérieur, l’eau a laissé son empreinte. Les murs sont à nus sur une hauteur d’un mètre cinquante environ. "Notre assurance nous a conseillé de brûler les traces noires et les champignons sur les murs et de laisser sécher. C’est n’importe quoi. Nous ne pouvions pas laisser les murs dans cet état et nous avons gratté tout le plafonnage. La brique est à nu, on attend que ça sèche à présent." L’apparition de champignons voire de mérule sur les murs humides est en effet l’une des grosses craintes des victimes des inondations aujourd’hui. Dans certaines habitations, ils ont déjà eu le temps de proliférer.

Des bénévoles ont très vite aidé Léa et Rosario Loduca après le débordement du canal de l’Ourthe, situé à 500 mètres derrière leur jardin. "Nous avons reçu une cuisine et un salon. C’est super gentil. Des personnes sont venues de Bruxelles pour nous les apporter. Le problème, c’est que tout ça arrive trop tôt. Tout est là alors que la maison est sens dessus dessous et que les travaux doivent avoir lieu. Ça m’embête parce que je ne pouvais pas dire non mais je ne sais pas où les mettre. On a essayé de le dire aux donateurs et ils n’étaient pas très contents". Cette histoire n’est pas un cas particulier. Les dons affluent parfois en dépit des réels besoins des victimes des inondations.

Léa poursuit sa visite guidée improvisée. Pièce après pièce, elle raconte un meuble, un objet. Elle raconte sa maison, son histoire. Il ne reste plus rien. Arrivée dans ce qui devait être une véranda chaleureuse, elle déclare, au bord des larmes : "J’avais acheté un meuble et c’est ici que mes petits-enfants, j’en ai trois, rangeaient leurs jouets". Les larmes retenues depuis quelques minutes coulent sur les joues de Léa. Deux petits filets d’eau jaillis de sa détresse.

"Toute notre vie est partie"

Quelques maisons plus loin se trouve celle de Denise et Alphonse Krier, les aînés de la rue Saint Jacques. Ils ont 175 ans à eux deux. "Nous vivons ici depuis 56 ans et nous n’avons jamais vécu ça". Le couple est pour le moment logé chez un neveu. Ils sont venus ce jour-là aérer la maison.

Ils étaient aussi devenus propriétaires à l’époque où la Vieille-Montagne fournissait du travail dans le quartier. "Toute notre vie est partie. On n’a plus aucun souvenir", raconte Denise avec résignation. Plus d’albums, plus de photos, plus cartes postales, plus de meubles, plus de rien. Les souvenirs, Alphonse les fait remonter de sa mémoire. Il raconte la Vieille-Montagne et les toits de Paris fabriqués en zinc d’Angleur. Mais Denise n’est pas dupe. La vieille dame digne se demande quand elle reviendra vivre chez elle.

Marcher dans ce quartier de la partie basse d’Angleur revient à entendre le silence des maisons inhabitées depuis les inondations ou le bruit des travaux qui s’y effectuent. Un peu plus loin, rue Denis Lecocq, plusieurs personnes s’activent dans une maison. Il y a Nicolas, Jean-François et Raphaël, trois amis du propriétaire de la maison, Targai. Le propriétaire, lui, est parti quelques jours en vacances parce qu’il "était trop loin", raconte ses amis. "C’était nécessaire. Il appelle tous les jours". Solidaires, ses potes et son frère s’activent dans la maison. Ici, la bonne humeur semble avoir repris le dessus.

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Les victimes des inondations viennent chercher un repas et l’emportent ou mangent dans le centre aménagé par la ville de Liège © Africa Gordillo – RTBF

Se retrouver

A quelques pâtés de maisons de là, vers la Meuse, la ville de Liège a transformé l’association culturelle et sportive en centre d’aide. Les victimes des inondations, dont la plupart n’ont toujours pas le gaz, peuvent venir manger, se laver, faire part de leurs problèmes voire tout simplement discuter. Catherine Perick, coordinatrice du centre, nous explique que "certains groupes de voisins se retrouvent le soir pour manger et partager leur vécu, ici. Ils prennent leur repas ensemble". 900 repas sont servis chaque soir et 250 sandwiches le midi.

L’aide apportée aux victimes est le fruit d’une large collaboration entre la ville de Liège, l’armée et la Croix Rouge. Les activités des uns et des autres ont été réorientées pour faire face à "la pire catastrophe et on a dû s’adapter car elle a touché des milliers de Liégeois", nous explique Florent Ninane, juriste de la ville de Liège reconverti pour quelques mois dans l’aide aux personnes sinistrées, comme de nombreux autres agents communaux.

Un visage familier est attablé à l’extérieur. Il s’agit de Léa Loduca. Elle est venue chercher le repas de midi mais elle ne mangera pas sur place. En attendant, elle discute discrètement avec une jeune femme, France Drouven. Elle est assistance sociale au CPAS de la ville de Liège et se partage entre des maraudes et le hall omnisports.

France Drouven préfère aller sur le terrain, dit-elle, parce qu’elle rencontre plus de monde : "Les victimes des inondations vont psychologiquement de moins en moins bien. Je vois des gens qui attendent dans leur maison vide, assis sur des chaises, le regard vide, ne sachant que faire. Avant ils étaient dans l’action. Maintenant ils attendent l’argent de leur assurance pour réaliser des travaux, parce que beaucoup n’ont pas les moyens. Ils sont perdus et démunis", confie-t-elle.

Il est temps de partir pour Léa. Elle se lève et part rejoindre Rosario pour partager le repas de midi, le sourire aux lèvres.

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Graziella Azzolina est de retour dans sa maison du quai Saint-Jean de Sainçay, au bord de l’Ourthe © Africa Gordillo – RTBF

Le raccordement au gaz

Aller manger au hall omnisports, Graziella Azzolina n’arrive toujours pas à s’y résoudre. Son mari Salvatore et elle ont longtemps logé chez leur ex-bru depuis les inondations. Graziella a perdu du poids et de l’énergie depuis la mi-juillet. "Je pleure tous les jours. Je n’arrive pas à reprendre le dessus. Et même si ma maison est en travaux, on a décidé de revenir y habiter", lance-t-elle du pas de sa porte.

La bonne nouvelle, c’est que le gaz a été raccordé ce 2 septembre. Graziella et son mari Salvatore vont pouvoir cuisiner à nouveau et vérifier que le chauffage fonctionne. Le technicien de RESA est justement passé ce jeudi matin. Le gaz peut en effet être rétabli sur une nouvelle portion comprenant 75 foyers. Ces raccordements se réaliseront individuellement dans les prochains jours.

Les responsabilités

Leur fils Olivier habite lui aussi au quai Saint-Paul de Sainçay, au bord de l’Ourthe. Le 14 juillet est marqué à jamais dans sa mémoire. Grâce à l’intervention de deux policiers, la famille – y compris leur chien Praline– a été évacuée alors que l’eau arrivait à la poitrine. "Ensuite, pendant qu’ils logeaient chez mon ex-femme", raconte Olivier Azzolina, "on a tout nettoyé, vidé et jeté. C’était la brocante de Temploux sur le quai. On a mis notre vie devant la maison, comme les autres".


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Olivier raconte son traumatisme. Son récit lui est propre mais il ressemble à d’autres à bien des égards. Beaucoup s’interrogent sur l’ampleur des inondations. "Je ne comprends pas", lance-t-il, "Il a dû y avoir quelque chose. C’est impossible que des pluies engendrent de tels dégâts". La commission d’enquête parlementaire s’est justement réunie pour la première fois au Parlement wallon ce 2 septembre ensoleillé. Elle devra faire la lumière sur les terribles inondations qui ont frappé Liège et les 208 autres communes wallonnes. Les victimes des inondations attendent des réponses au drame qu’elles ont vécu.

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