"A bout", "livrés à eux mêmes", "abandonnés"... : MSF dresse un rapport au vitriol sur la gestion de la crise du coronavirus dans les homes

Une "véritable crise humanitaire". Les mots sont cinglants et proviennent des équipes de Médecins sans frontières Belgique. Dans un rapport présenté ce mardi matin, l’ONG, qui était présente dans 135 maisons de repos et de soins du pays durant la crise du coronavirus, dresse un portrait alarmant de la situation.

Le personnel des maisons de repos a manqué de tout

Dans ce rapport, intitulé "Les laissés pour compte de la réponse au Covid-19", MSF explique que pour éviter un "scénario italien ou espagnol", les moyens ont été focalisés sur les hôpitaux. "Les résidents et personnels de structures collectives telles que les maisons de repos (mais également les centres d’hébergement et d’accueil pour personnes en situation de handicap, etc.) se sont retrouvés livrés à leur sort. Des lieux de vie transformés en hôpitaux de fortune, mais manquant de tout : d’équipements de protection, de matériel médical et de dépistage, de personnel soignant en nombre suffisant pour livrer cette bataille sans précédent, et de connaissances en matière de gestion des épidémies en milieu fermé".


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Résultat : 64% des décès dus au Covid-19 (à savoir 9731 au total dans le Royaume), ont eu lieu en maisons de repos ou en maisons de repos et de soins. Et sur ces décès (6200), environ 4900 ont eu lieu au sein même de ces structures. "Dans des conditions parfois effroyables", souligne le rapport, accablant.

Si vous voulez consulter l’entièreté du rapport de MSF en PDF, cliquez sur ce lien

Reportage du 9 avril de nos équipes du journal télévisé :

Détresse 

Les équipes de MSF présentes dans les homes ont également noté une chute dans la prise en charge des personnes vers les hôpitaux. Ces transferts, souvent vitaux, sont en effet passés de 86% avant la crise à 57% en pleine épidémie. De plus, 30% des appels vers les services d’urgence n’ont pas été pris en compte, et les visites des médecins généralistes ont diminué de moitié par rapport à la période qui a précédé la crise. La prise en charge s’est donc révélée souvent insuffisante pour les personnes dans le besoin. Des oubliés.

Personnel "terrifié" 

Mais aussi pour le personnel soignant. MSF remarque ainsi (comme dans le cas de nombreux résidents), des cas de nouveaux symptômes post-traumatiques et des troubles de santé mentale. Ceci est dû notamment à la charge de travail élevée qu’a dû endurer le personnel ainsi qu’à des conditions de travail extrêmes. Interrogée par les équipes de l’organisation non-gouvernementale, une partie du personnel soignant a confié avoir eu peur de se sentir rejeté par leurs proches, d’infecter leurs enfants. La confrontation au(x) deuil(s), également. Mais surtout, et c’est non-négligeable, des personnes "qui étaient terrifiées à l’idée que ce soit eux qui portaient la responsabilité d’avoir propagé le virus parmi les résidents des maisons de repos", comme le déclare Sanne Kaelen, psychologue MSF.

Parmi le personnel, c’est donc les sentiments d’impuissance et de désespoir, d’anxiété, de panique, de tristesse, de culpabilité et de colère qui ont été principalement observés.

Vidéo MSF :


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Quant aux résidents, une augmentation manifeste des idées suicidaires est à signaler. Des "syndromes de glissement ou désir d’abandon de vie qui ont caractérisé cette période particulièrement difficile pour eux". Le rapport précise que 10% des résidents y ont été confrontés. L’interdiction des visites a eu un fort impact sur la santé mentale de nombreux pensionnaires.


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"Témoignages d’une tragédie", sujet JT du 9 mai :

Préparer la nouvelle vague

MSF émet aussi une série de recommandations visant à contrer et à mieux gérer une recrudescence du virus dans nos contrées. "Afin d’être mieux préparés à affronter une nouvelle vague épidémique de Covid-19, les leçons des expériences des derniers mois doivent être tirées sans délai", déclare le Dr Bertrand Draguez, président de MSF en charge de l’intervention en Belgique.

Le système social et de santé belge actuel, complexe à l’extrême (...), structurellement sous-financé et toujours plus privatisé ces dernières années, a clairement montré ses limites


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Le manque criant de matériel médical a été sévèrement pointé du doigt pendant la crise : "Au moment des évaluations réalisées par MSF à peine 54% des maisons de repos avaient des blouses de protection en quantité suffisante, 64% d’entre elles suffisamment de masques FFP2, et parmi le personnel en charge du linge, seul 42% étaient protégés par des équipements de protection adaptés", explique Stéphanie Goublomme, en charge du projet MSF en soutien aux maisons de repos.

"Aussi, seulement un peu plus de 50% des maisons de repos considéraient leur personnel suffisamment informé quant au Covid-19 et ses risques de transmission", précise le rapport. Notamment une méconnaissance généralisée des règles de bases en matière d’hygiène, de prévention et de contrôle des infections. 

Notons aussi que pour l'ONG, le statut (qu'il soit privé, public ou non lucratif) des structures n’a pas joué de rôle majeur.


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Aucune excuse ne sera valable

Médecins sans Frontières demande et préconise donc des actions concrètes pour l’avenir.

Quelques exemples : l’adoption d’un plan d’urgence spécifique aux maisons de repos, que chaque home dispose d’un responsable infirmier et/ou d’une cellule de crise ; l’organisation de soins psychologiques pour les résidents et le personnel des maisons ; l’organisation de cours de "rattrapage" et de sessions de formation pratique relatifs à l’hygiène, à la désinfection et aux mesures de prévention et de contrôle des infections ; des dépistages réguliers du Covid-19 pour le personnel et les résidents ; mais aussi un accès aux soins et sa continuité pour les résidents, notamment par des visites habituelles d’un médecin généraliste ou par une autre personne ayant accès aux dossiers des résidents.


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"La première vague, nous ne l’avions pas vue venir, mais si une deuxième vague arrive, il est clair qu’aucune excuse ne sera valable. Nous sommes absolument convaincus que tout doit être fait pour éviter que la situation ne se reproduise. C’est le moment pour les gouvernements d’investir dans le soutien aux personnels des maisons de repos, qui ont travaillé plus que durement au cours de ces derniers mois", insiste Caroline Willemen, la coordinatrice de l’ONG lors de son intervention dans les maisons de repos.

Analyse de ce rapport avec Yves Coppieters dans notre JT du 14/07/2020

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