"Lutter contre la traite ne règle pas le problème de la prostitution"

80% des prostituées en Belgique sont victimes d'exploitation
80% des prostituées en Belgique sont victimes d'exploitation - © JAY DIRECTO - AFP

Selon la dernière estimation réalisée par la police fédérale, la Belgique compterait 26 000 personnes prostituées (pour 23 000 en 2011) et la majorité de celles-ci ferait partie de réseaux d’exploitation. Mais ces chiffres restent approximatifs, et la nuance est de mise. C'est l'occasion de revenir en détail sur la problématique de la traite des prostituées, qui comporte de nombreuses facettes, souvent inconnues.

Les statistiques avancées par la Police fédérale sont à prendre avec des pincettes. Car si l’existence de réseaux d’exploitation est indéniable, il est cependant très compliqué d’établir un calcul exact, comme l’explique d’ailleurs le Service de la Politique criminelle : "Le chiffre de 80 % serait une estimation discutée dans certaines instances internationales et pas spécifique à un pays. D’autres hypothèses existent. Il faut donc le prendre avec toute la réserve possible et on ne peut en aucun cas être affirmatif. C’est quelque chose qu’il est assez difficile d’estimer, évidemment".

Car en Belgique, la situation a évolué, et la prostitution se décline en plusieurs facettes, parfois cachées, qu’il est très difficile de détecter. Les chiffres sont donc, pour la plus part, approximatifs.

Dans le temps aussi, le statut de la prostitution s’est modifié :"La situation vis-à-vis de l’exploitation de la prostitution a évolué de manière conséquente depuis les années 2000", révèle Fabian Drianne, assistant social à l’Espace P, une association qui œuvre au quotidien auprès des prostituées. "A savoir qu’elle a fortement changé de forme", explique-t-il. "Avant, il s’agissait d’une traite plus 'classique', où les filles étaient contraintes et brutalisées. La situation était insupportable. Des réseaux albanais étaient notamment représentés en Belgique", explique-t-il. Les filles étaient ainsi employées dans des restaurants ou des hôtels, à l’encontre de leur volonté.

Les proxénètes se sont adaptés

Mais la situation actuelle n’est plus la même. Les proxénètes se sont adaptés, comme l’explique Fabian Drianne : "On voit apparaître une autre forme de réseaux, qui pourrait être définie comme "exploitation consentie"". Ainsi, des filles originaires de Roumanie ou de Bulgarie – "où le salaire moyen oscille entre 50 et 200 euros par mois"-, sont demandeuses de venir exercer leur activité en Belgique. "Elles ne sont plus contraintes, et intégrer des réseaux en Belgique les arrange", explique-t-il.

La problématique s’est donc complexifiée et "les difficultés sont évidemment multiples parce que les exploitants tendent par exemple à créer des situations "win-win" où une partie de l’argent est rétrocédé aux victimes de sorte à ce que l’exploitation soit moins évidente à établir, ou pour que les victimes refusent de collaborer avec les autorités. De même, poursuit Sharon Beavis, porte-parole du Service de la Politique criminelle, les souteneurs peuvent aussi utiliser des techniques de chantage vis-à-vis de la famille restée au pays ou d’autres méthodes pour créer une forte dépendance de la victime à leur égard". Les techniques des proxénètes évoluant constamment, la tâche des autorités est rendue périlleuse. En particulier dans le cas où les victimes refusent de collaborer, et préfèrent retourner dans leur pays.

Bien que difficilement cernable, l’exploitation et la traite des prostituées est belle et bien présente en Belgique: "avec la présence de réseaux des pays de l’Est (Roumanie, Bulgarie, et Albanie)", précise la Service de Politique criminelle. Et les méthodes qu’utilisent ces filières sont légion: "Certains vont utiliser la violence, d’autres vont plutôt mettre en place des méthodes subtiles pour asservir la victime", ajoute Sharon Beavis.

Les "lover boys" (proxénètes qui séduisent des jeunes filles dans leur pays d’origine en leur proposant de venir vivre à l’étranger pour les exploiter, ndlr) n’est qu’un exemple de déclinaison de ces méthodes. "Des réseaux africains, par exemple, utilisent aussi des rituels vaudous pour soumettre la victime", complète le Service de Politique criminelle.

En Belgique, il ne s'agit pas de réseaux "tentaculaires"

Le membre d’Espace P, Fabian Drianne, relativise tout de même l’ampleur du phénomène : "En Belgique, on ne peut pas parler de réseaux "tentaculaires". Il s’agit ici de petites organisations composées de 2-3 malfaiteurs". Plus difficile, alors, de déceler l’existence de ces filières : "Surtout que les proxénètes ont changé leurs pratiques, ils peuvent se révéler être de véritables protecteurs des filles qu’ils embauchent", ajoute-t-il.

Le service de la Politique criminelle va dans ce sens : "Il est parfois erroné de parler de réseaux criminels car on a souvent à faire à des microstructures qui peuvent avoir des liens entre elles, mais dans beaucoup de cas il ne s’agit pas spécifiquement de gros réseaux, même si cela existe aussi".

Sur le terrain, la présence de réseaux n’est pas invisible pour autant. Selon Fabian Drianne, il est possible de repérer certains indicateurs: "Lorsque des filles travaillent entre 12 et 15 heures par jour, ou lorsqu’elles sont très taiseuses vis-à-vis de leur situation, il est probable qu’elles fassent partie d’une filière".

"Si le proxénète dénoncé est condamné, la personne peut obtenir un permis de séjour permanent en Belgique"

Un des moyens pour découvrir l’existence de réseaux, ce sont les prostituées elles-mêmes. "Ainsi, en Belgique, si des prostituées déclarent faire partie d’une filière, elles peuvent être hébergées dans des lieux tenus secrets. Si le réseau s’avère véridique, la ou les dénonciatrice(s) peu(ven)t obtenir une protection de la part de l’Etat", dévoile-t-il.

Cette protection, elle est gérée par l’association Pag-Asa, qui aide les victimes de la traite des êtres humains. La procédure, initiée il y a 20 ans déjà par le gouvernement, permet aux victimes d’exploitation d’obtenir une protection en échange d’une coopération avec les autorités. "La personne doit remplir plusieurs conditions, comme ne plus être en contact avec le proxénète, coopérer avec la police, et être accompagné par un centre spécialisé, explique Sarah Dehovre, directrice de l’association. Si ces conditions sont remplies, et si le souteneur dénoncé est condamné, la personne peut obtenir un permis de séjour permanent en Belgique. "En plus d’un hébergement (éloigné des réseaux, afin d’éviter les représailles, ndlr), un suivi médical et un accompagnement juridique et administratif", ajoute Sarah Dehovre. "Mais parfois les jeunes femmes ne se sentent pas victime à cause des nouvelles méthodes plus pacifiques des proxénètes, et il est difficile d’obtenir leur coopération", déplore-t-elle.

Déceler les réseaux, c’est une chose. Mais Christine Lemmens, directrice de l’association Entre 2, souligne un autre aspect de la problématique : "Lutter contre la traite des prostituées est une étape pour régler le problème du proxénétisme. Mais ce n’est pas la seule", insiste-t-elle. "A savoir qu’il y a tout un processus d’accompagnement des victimes qui n’est pas à négliger. C’est une problématique à plusieurs facettes", distingue-t-elle. Avant de poursuivre : "Quand j’entends dire qu’en réglant la problématique de la traite, on réglera celle de la prostitution: je trouve ça totalement faux. Le problème ne se réglera pas plus vite. Si les proxénètes sont démasqués, si un réseau est démantelé, c’est très bien. Mais qu’en est-il de la fille ? Sa vie ne s’arrête pas là".

Une législation encore floue 

La législation relative au proxénétisme reste relativement floue en Belgique. La prostitution n’étant pas illégale en tant que telle, elle l’est uniquement dans le cas l’intervention d’un tiers. "Il est clair qu’il y a un manque d’harmonisation de la législation au niveau fédéral. Actuellement, il s’agit davantage d’une matière communale", développe-t-il. Christine Lemmens adhère : "Les compétences sont partagées. Chaque commune y va de sa petite mesure, qui traite d’une seule problématique relative à son territoire. Le problème n’est donc pas décliné correctement, il y a un manque d’harmonisation."

Noé Spies (@NoSpies)

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