40 ans de l'Ancienne Belgique: "Le défi lorsque l'on est au sommet, c'est d'y rester!"

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Dès le samedi 21 septembre, l’Ancienne Belgique entame les festivités liées à son 40e anniversaire avec une série d’événements dont la programmation est confiée à des artistes importants du paysage culturel belge et international. Des concerts en salle, en extérieur, dans des églises… Le menu est riche et s’étend jusqu’en 2020.

À l’occasion des quatre décennies de la salle bruxelloise, depuis sa reprise en 1979 par la Communauté flamande, le directeur général Dirk De Clippeleir ainsi que son directeur artistique Kurt Overbergh ont pu évoquer pour nous leur parcours, le fonctionnement, les défis mais aussi les projets de l’Ancienne Belgique pour les prochaines années.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de la façon dont vous êtes arrivé à votre fonction au sein de l’AB?

Dirk De Clippeleir : Je suis directeur général de l’AB depuis 2010. J’ai eu une longue carrière dans la musique puisque avant d’être ici, je travaillais pour les maisons de disques EMI et Universal pendant près de 20 ans. Toute ma carrière tourne autour de la musique et c’est très bien comme ça !

Kurt Overbergh : Je suis directeur artistique depuis 1997 à l’AB. J’ai toujours été un grand fan de musiques alternatives. J’écrivais d’abord pour le magazine gratuit Riff Raff où j’ai pu interviewer toutes mes idoles comme Sonic Youth, Nick Cave, Mark Lanegan… Après cela, j’ai travaillé pour la promotion au sein du label Rough Trade avant d’arriver à l’Ancienne Belgique.

Qu’est ce qui a changé à l’Ancienne Belgique durant votre période au sein de l’équipe?

D. DC : Depuis que je suis arrivé ici, j’ai toujours essayé de mettre l’accent sur notre rôle à Bruxelles. On est dans une capitale métissée, avec des publics et des communautés différentes. Aujourd’hui, on ne peut plus se contenter d’être un lieu "blanc" pour un public "blanc" d’âge moyen. Il faut s’adapter à ce qu’il se passe à Bruxelles. Je pense que l’on prend plus de place et de responsabilités dans cette ville, par exemple en ce qui concerne la transition écologique ou l’amélioration de la mobilité. Cela se ressent aussi au niveau de la programmation qui est beaucoup plus différenciée qu’auparavant.

Quels sont les défis économiques pour une salle de concert comme l’Ancienne Belgique?

D. DC : L’Ancienne Belgique se porte très bien mais l’objectif, c’est de faire en sorte que cela continue. Une des questions que l’on se pose aujourd’hui concerne l’offre au niveau des concerts. Ne devient-elle pas trop importante ? Le public a-t-il encore les moyens d’aller à ses concerts ? Vu que l’artiste vit des concerts et plus vraiment des disques, le nombre de concerts a explosé. Il y a 15 ans, il y avait peut-être 100 concerts par an. Aujourd’hui, il y en a presque tous les jours. L’autre grand défi concerne la façon dont l’AB va attirer les plus jeunes, un public entre 16 et 18 ans qui a une relation totalement différente avec la musique.

K. O. : On a plus ou moins 25% de subsides de la Communauté flamande, cela veut dire que 75% du budget restant, c’est nous qui devons nous en occuper. En d’autres termes, il faut au moins remplir la grande salle plus d’une centaine de fois par an. Pour survivre, il faut l’apport des sponsors mais aussi celui du public. Ce n’est pas seulement un métier, c’est aussi un business.

Comment l’industrie musicale a-t-elle évolué ces dernières années?

D. DC : Début des années 2000, les artistes vivaient de leurs ventes de CD et les tournées les aidaient à vendre plus. Maintenant, c’est différent. La vente de musique via le streaming rapporte beaucoup moins donc les artistes doivent faire plus de live. Maintenant, les artistes sont quasiment tout le temps en tournée et doivent arriver à en vivre. Le prix du ticket augmente puisque les artistes réclament plus d’argent. Tout cela a complètement changé la dynamique dans l’industrie.

K. O. : Je travaille déjà depuis 22 ans à l’AB et il y a quand même eu beaucoup de changements. Quand je suis arrivé en 97, on recevait sans arrêt des fax avec des offres d’agents. On devait se renseigner sur l’artiste, recevoir et écouter le disque puis renvoyer une offre. Durant cette période, sans Internet, tout était différent dans l’industrie de la musique. Il y a 20 ans, on prévoyait un groupe 8 à 10 semaines à l’avance pour jouer ici, aujourd’hui c’est 4 à 6 mois.

Comment fonctionne la programmation au sein de l’Ancienne Belgique?

K. O. : Etre directeur artistique, ce n’est pas seulement programmer les artistes mais aussi gérer les budgets. A l’AB, on travaille avec une équipe de 5 programmateurs. On a parfois l’impression que c’est beaucoup mais comme on invite plus ou moins 600 artistes par an… Par semaine, on reçoit entre 300 et 400 offres, c’est énorme ! Tu ne dois pas seulement écouter les groupes mais aussi essayer d’estimer le public que l’on peut attirer avec eux. On travaille aussi beaucoup avec des agences et des managers pour le reste de la programmation.


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Quels sont vos meilleurs et vos pires souvenirs de concerts?

D. DC : Il y a forcément des concerts que j’ai moins appréciés mais c’est normal. Je garde un très bon souvenir de 2015 quand le Roi et la Reine sont venus nous rendre visite pour deux concerts, dont le fabuleux concert de Girls In Hawaii. Le Roi qui, pour la première fois de sa vie, assiste à un concert de rock, c’était quand même spécial !

K.O. : L’un de mes meilleurs souvenirs, c’est seulement de me dire que l’AB existe depuis 40 ans maintenant. Tout va très vite dans ce milieu et la longévité, c’est très important. Au niveau des concerts, je suis très fier que l’on ait pu inviter des artistes comme Kendrick Lamar, The White Stripes, The Black Eyed Peas, Adele, Beyonce ou encore Nick Cave et Lou Reed. Il nous est déjà arrivé de faire de mauvais concerts ou de travailler avec des personnes peu respectueuses mais par chance, on peut décider de ne plus travailler plus avec eux à l’avenir.

Y a-t-il une anecdote particulière qui vous vient à l’esprit lorsque l’on évoque les artistes qui se sont produits à l’AB?

K.O. : Pour les 20 ans de l’AB, j’avais booké un groupe sans savoir de qui il s’agissait. Un agent m’avait demandé de payer un certain montant mais ne pouvait pas me confirmer l’identité du groupe. J’avais confiance en cet agent alors j’ai décidé exceptionnellement de faire cette offre pour une ABBOX complète (900 personnes) sans savoir pour qui je payais. J’ai fini par découvrir qu’il s’agissait de The Streets ! Mike Skinner est pour moi l’un des grands poètes du hip-hop et ce concert était vraiment énorme !

Savez-vous combien de concerts se sont tenus en 40 ans?

K.O. : On fait environ 400 concerts par depuis 20 ans, ce qui fait 8000 concerts. Au début, c’était plutôt la moitié donc je dirais facilement plus de 10.000 concerts !

Y a-t-il eu des années plus difficiles pour l’AB?

D. DC : Juste avant que je n’arrive, il y a eu la crise économique en 2008-2009. L’AB a dû couper une partie de sa programmation dans le Club. C’est dommage parce que ce club est un peu notre laboratoire dans lequel on présente les jeunes talents au public. L’autre moment difficile, c’est bien sûr en 2015-2016 avec les attentats à Paris et Bruxelles. Cela a eu un impact sur le public, sur nos employés mais aussi sur les artistes. Certains n’osaient plus venir. Cette période avait pourtant quelque chose de positif car à ce moment-là, l’équipe était très soudée. On ne voulait pas se laisser faire.

K. O. : Quand on a dû rénover le bâtiment par exemple entre 92 et 96, il fallait déplacer les concerts au Kaaitheater. La logistique était assez compliquée. Le pire reste bien sûr l’année des attentats. C’était très bizarre. On était dans une sorte de psychose en Belgique. Tout le monde avait peur et on ne savait rien faire. On a dû fermer pendant 10 jours, on a fait beaucoup de pertes mais cela m’a surtout touché parce qu’un concert, c’est un peu comme donner de la joie à emporter aux gens. Et pendant cette période, on n’a pas pu faire cela. Pendant les attentats à Bruxelles, on a décidé de ne pas fermer et de faire en sorte que la vie ne s’arrête pas.


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Selon vous, qu’est-ce qui démarque l’Ancienne Belgique de la "concurrence"?

D. DC : Si l’AB joue dans la cour des grands au niveau mondial, cela est principalement lié à notre recherche de qualité dans tous les domaines. Au niveau du son et des lumières, on emploie les meilleures équipes techniques et on a beaucoup investi à ce niveau-là. Cette recherche de qualité passe aussi par l’accueil de l’artiste, la programmation mais la cantine aussi !

K. O. : Je pense que la principale différence avec les autres, c’est qu’il n’y a pas d’équipe de programmation au sein même de ces salles, ce sont surtout des locations. Chez nous, l’équipe de programmation décide dans quel style musical s’investir. Il y a une vision artistique claire. Même constat au niveau des équipes techniques comme le son et la lumière. Ces équipes sont employées par l’Ancienne Belgique, elles connaissent à 100% la maison.

L’AB est régulièrement cité comme une des meilleures salles d’Europe voire du monde. Y a-t-il des points d’amélioration que vous envisagez?

D. DC : Certainement. On ne peut pas dire que tout est parfait bien sûr. Le défi lorsque l’on est au sommet, c’est d’y rester ! Mais si on regarde les investissements, chaque année, on investit dans ce lieu pour le garder au top. On investit dans les lumières LED avec toujours ce projet de transition écologique. Cette année par exemple, on va changer les sièges dans les gradins. Cela peut sembler anodin mais c’est important que le public soit confortablement installé.

K. O. : L’AB est située à Bruxelles, une ville compliquée avec beaucoup de changements et des populations variées. Je pense que cela à tout de même beaucoup changé ces dernières années, que l’on a maintenant autant de Flamands que de francophones dans le public, mais il faut que l’on travaille encore plus sur la diversité de notre programmation pour attirer différents publics.

Quels sont les futurs projets qui attendent l’AB?

D. DC : On veut continuer à développer l’Ancienne Belgique et faire en sorte de fêter notre 80e anniversaire dans 40 ans. Je pense que le futur de l’AB se joue aussi au niveau européen, avec la plateforme LiveEurope qui rassemble 15 salles partenaires. J’y crois énormément et je veux que cette plateforme se développe encore plus. Je rêve d’un réseau d’une cinquantaine de salles. C’est important d’avoir ces interactions avec d’autres salles en Europe. Sinon, nous avons aussi l’idée de transformer notre bâtiment de la Rue des Pierres en un lieu qui est beaucoup plus ouvert. On veut que cela devienne un endroit où le public bruxellois peut se poser pour lire le journal, boire un café. D’où notre idée de terrasse et de jardin intérieur. On veut faire en sorte que l’Ancienne Belgique soit un lieu toujours plus convivial.

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