22 mars 2016 : avec le Covid, "on perdra quelques plumes comme il y a cinq ans", raconte Marie-Astrid de Villenfagne, médecin urgentiste

Il y a cinq ans jour pour jour, des attentats terroristes frappaient Bruxelles, l’aéroport de Zaventem tout d’abord, une rame de métro de la Stib à Maelbeek ensuite. Le 22 mars 2016, Marie-Astrid de Villenfagne, urgentiste, est la première médecin à arriver dans la station. Un moment qu’elle raconte dans un livre, "Urgences attentats" (écrit avec son mari Yvan de Beauffort) dont la RTBF vous a déjà présenté quelques extraits. Invitée de Matin Première, celle-ci raconte qu’elle a évidemment gardé en tête "beaucoup d’images", "ancrées".

Mon cerveau a dit : il va falloir enlever certaines parties

Lesquelles ? "Toute cette solidarité entre le personnel soignant, les patients de ce jour-là qu’on a essayé d’aider du mieux possible et qui redeviennent des personnes à part entière cinq ans plus tard." A l’image de Béatrice De Lavalette, qui envisage de participer aux Jeux paralympiques de Tokyo. "Dans tout ce noir, il y a quand même des points positifs."

La médecin urgentiste du CHU Saint-Pierre dit avoir besoin de "savoir ce qu’ils sont devenus. J’ai gardé des contacts" avec les victimes des attentats hospitalisés pendant "plusieurs semaines voire plusieurs mois". "Tant pour certains d’entre eux que pour moi, il était important de garder un contact".

Des retrouvailles mais en 2016, le jour du drame, c’est la solitude que vit celle qui arrive parmi les premiers soignants à Maelbeek. "On a un peu l’impression a posteriori de marcher comme sur de la ouate. Tout est assourdi. Moi, je n’ai pas entendu de bruit alors que l’infirmier à côté de moi m’a dit que ça crie partout, ça gémit. Mon cerveau a dit, pour pouvoir travailler correctement : il va falloir enlever certaines parties."

J’ai fait la médecine en pensant m’occuper d’un patient à la fois

Le cerveau bascule en mode survie, pour les autres. Impossible de s’occuper de tout le monde sur cette scène de guerre en plein Bruxelles. "Il faut essayer de garder une vue d’ensemble sur les patients pour pouvoir tous les gérer. Essayer de s'’occuper du principal." Face à une hémorragie massive, "il va falloir comprimer." Si une personne n’arrive pas à respirer, "il faut libérer ses voies aériennes sinon elle va mourir".

Personne parmi le personnel médical sur place n’est préparé. "J’ai fait la médecine en pensant m’occuper d’un patient à la fois", dit l’invitée de Matin Première, pensant que les militaires prendraient le relais dans ce genre de configuration. "On peut toujours être mieux préparé. Mais une fois sur le terrain, on a une bonne connaissance de ce qu’on doit faire. La théorie revient."

Le jour des attentats, le risque de "surattentat" existe. Pour le personnel soignant qui intervient à Maelbeek, comme à Zaventem, se pose la question de l’évacuation. "Impossible. On en conclut donc qu’il y a la zone rouge, dangereuse. Et on fait une exception pour le poste médical. Toute la Belgique était sous tension", à l’époque. "On est sous tension, on se disait qu’il ne se passerait rien" notamment après les attentats du 13 novembre à Paris. "Et puis non, à Bruxelles, il se passe aussi quelque chose de grave."

Une blouse, un uniforme n’est pas une carapace suffisante

On l’a dit : le livre "Urgences attentats" a été écrit à quatre mains. Pour Yvan de Beauffort, le 22 mars, les jours d’avant et ceux d’après, ont été une épreuve. Dans l’ouvrage, il raconte comment, maladroitement, il accueille son épouse qui rentre à la maison le soir des attaques. "Je suis maladroit quand mon épouse rentre. On s’est rendu compte au travers de la rédaction du livre, qu’au-delà de victimes physiques, le personnel d’intervention souffre aussi de façon directe de ces séquelles psychologiques. Moi aussi, j’étais patho-ebêté, j’avais pas les mots […] Une réflexion doit s’installer, de façon toute humble. Une blouse, un uniforme n’est pas une carapace suffisante quand on exerce ce genre de métiers exposés."

Le livre en appelle aux psychologues pour qu’ils soutiennent davantage le personnel soignant, épuisé, comme c’est le cas en ce moment avec la crise sanitaire du coronavirus. Au CHU Saint-Pierre, "Les psychologues sont beaucoup plus présents dans les services", reconnaît Marie-Astrid de Villenfagne. "Au début, ils arrivent et on les regarde un peu en se disant : qu’est-ce qu’ils viennent faire ici, on va faire attention à ce qu’on dit. Et puis, comme cette situation Covid ça dure depuis un a, on a appris à les connaître. Finalement, on prend notre café en les regardant, en discutant."

Ce que vivent les familles (avec le Covid) est terrible

L’épidémie a plongé plusieurs familles dans le désarroi et la souffrance. "Ce que vivent les familles est terrible : de voir quelqu’un de leur famille tout seul à l’hôpital, mourir tout seul à l’hôpital. Et pour les soignants qui sont des semaines et des semaines aux soins intensifs à s’occuper de ces patients, il y a une solitude énorme. On a un réel besoin d’être soutenus dans cette tension qui dure."

Et pourtant, le personnel médical émet des appréhensions d’avoir du soutien. "On a commencé nos études et on nous a dit : on est les meilleurs. Vous avez vu le nombre de médecins en première année. On se dit : on est les meilleurs, les plus forts. On avance. Et puis finalement, c’est ça le problème, quand on a un doute, quand on pleure, qu’on est désemparé", la soignante se dit : "Est-ce que c’est la médecine que je dois faire, ce n’est pas la médecine à laquelle on nous a préparés."

Marie-Astrid de Villenfagne en est convaincue : avec ou sans moyens, "de toute manière, oui on y arrivera. On perdra sans doute quelques plumes comme il y a cinq ans. Mais on va y arriver. On est entouré, on a du matériel en suffisance, des médecins, des infirmiers..."

Les vraies cicatrices

Cependant, face à la fatigue, le stress, "on aimerait que les choses bougent plus vite." Avant une éventuelle troisième vague ? "Je n’ai aucune idée quant à cette troisième vague. Mais comment on va la gérer si les soignants sont fatigués ?"

Face aux attentats, face au Covid, "tant les patients sur place que leurs familles, que ceux qui ont pris le métro avant ou après, chacun selon ses sensibilités et son bagage, on est tous victimes. On ne peut pas dire à certains niveaux que les soignants sont plus victimes que la population en général et moins victime quand même que les patients. La grande différence, les patients, eux, quand ils se regardent dans le miroir, ils ont encore de vraies cicatrices. Nous, on a des cernes."

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