100 jeunes belges en visite à Auschwitz-Birkenau: "On n'est jamais à l'abri de la haine"

6 heures du matin, aéroport militaire de Melsbroek. Une centaine d'élèves issus de treize écoles secondaires du royaume écoutent attentivement le discours de Michel Jaupart. "Dans quelques instants, nous allons partir pour la Pologne, un avion confortable nous attend à cet effet, annonce le directeur du War Heritage Institute. Le 4 août 1942, 999 hommes, femmes et enfants ont parcouru le même trajet. Ils ont toutefois du prendre le train et voyager 24 heures". "Il fera froid, très froid", annonce quant à lui Marc Compernol, le chef de la défense. 

Et il avait raison. Deux heures d'avion et une heure d'autocar plus tard, le groupe arrive à Auschwitz. Le mercure affiche -6°C : "Comment ils ont vécu, dans le froid alors qu’ils étaient en pyjama, moi je suis bien habillée?, s'interroge Ermina, élève en 7ème commune à l'école des Filles de Marie à Saint-Gilles. J'appréhende un peu parce que là on ne s'en rend pas compte, on a bien rigolé dans le car et dans l'avion, mais maintenant on va vraiment arriver dans le vif du sujet". Même appréhension du côté de Patrick, élève en 6ème au Centre scolaire S2J à Liège : "C'est la première fois que je viens ici, j'ai hâte de voir même si j'ai un peu peur".

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Auschwitz est le plus grand des camps de concentration du 3ème Reich. © Guillaume Guilbert

C’est important de venir ici pour se rendre compte que beaucoup de personnes sont mortes

Auschwitz est le plus grand des camps de concentration du 3ème Reich. Après avoir passé le tristement célèbre porche d’entrée (sur lequel est inscrit "Arbeit macht frei", en français "Le travail rend libre"), les élèves découvrent les baraquements transformés en musée. A l’intérieur, des cheveux, des prothèses ou encore des chaussures de déportés. "Ça fait peur, commente Patrick face aux nombreuses chaussures. Je m’imagine tous ces gens. On leur dit "Oui venez, c’est pour se détendre, se relaxer. Donnez-moi vos vêtements, donnez-moi vous valises, on va garder ça, allez-vous laver". Les petites chaussures là, c’est pour enfant… J’ai pas les mots". 

"Il y a des enfants, des familles des pères qui ont tout perdu, réagit Dounia, la copine d'Ermina. Et ça brise le cœur et je trouve que c’est important de venir ici pour se rendre compte que beaucoup de personnes sont mortes".

Une partie du musée est consacrée aux déportés belges et français. On y voit notamment des archives de l’Association des juifs de Belgique au boulevard du midi à Bruxelles. Un lieu que connaît bien Ermina : "C’est gare du midi donc c’est un lieu que je fréquente tous les jours, et je me dis que 70 ans en arrière, ces personnes-là ont fréquenté la même rue, le même endroit que moi aujourd’hui, eux n’ont pas eu la même chose que moi d’être libre et de pouvoir continuer à vivre".

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Une partie du musée est consacrée aux déportés belges et français. On y voit notamment des archives de l’Association des juifs de Belgique au boulevard du midi à Bruxelles. © Guillaume Guilbert

Un camp immense

Direction ensuite le camp d’extermination de Birkenau, à quelques kilomètres d’Auschwitz. L’immensité du camp fait froid dans le dos. Plus d’un million de personnes y ont été exterminées, principalement des juifs et des Tziganes. La neige et le froid permettent aux élèves d’imaginer les conditions de vie dans ces baraquements en enfilade. "Aujourd'hui, on est à -6°C, à l'époque on était à -20°C, explique la guide alors que le groupe entre dans l'un des baraquements.

A l'intérieur, des lits superposés en bois sur trois étages (sans matelas) qui accueillaient à l'époque 27 personnes. "Donc c'est-à-dire 9-9-9, ils sont entassés, s'offusque Patrick. Ils ne dorment pas, c'est des conditions impossibles de vie". Pour Patrick, la visite de ce camp a une portée symbolique liée à son histoire familiale : "Mon grand-père a été dans un camp de concentration au Bénin. En venant ici, c’était pour lui rendre hommage, pour voir un peu les conditions puisqu’on m’a dit que c’était un peu similaire à ici".

On dit que les jeunes ne sont pas intéressés, c’est faux

En marge du groupe, Philippe Renette, professeur en charge du projet "Mémoire" au Centre scolaire S2J Liège, fait réagir ses élèves à ce qu'ils voient. "On dit que les jeunes ne sont pas intéressés, c’est faux, constate-t-il. Ils sont vraiment très très intéressés, ils ont envie de découvrir autrement que par des lectures ou par des films donc une journée comme aujourd’hui leur permet vraiment de mettre des images sur tout ce qu’ils ont lu en classe".

D’après une récente étude de l’Union Européenne, seules quatre personnes sur 10 en Europe estiment que l'Holocauste est suffisamment enseigné à l'école. En Belgique, le programme d’histoire en secondaire prévoit l’enseignement de la Shoah. Mais ce professeur liégeois a été beaucoup plus loin avec ses élèves via des témoignages, des visites, des films et des lectures : "Je me rends bien compte qu’avec toutes les heures et toutes les activités que nous consacrons à la Shoah, on peut en parler évidemment longuement, et que le simple cadre scolaire ne le permet pas. C’est un choix d’école tout simplement, ce sont des professeurs qui s’investissent".

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L’immensité du camp de Birkenau fait froid dans le dos. Plus d’un million de personnes y ont été exterminées, principalement des juifs et des Tziganes. © Guillaume Guilbert

Avec d’autres problèmes qui se passent dans le monde aujourd’hui, on est à l’abri de rien du tout

La journée se termine avec la visite des fours crématoires. Une telle atrocité aujourd’hui en 2019 semble inimaginable. Pourtant, la montée des populismes en Europe et dans le monde rappelle parfois certains jours sombres. "Notre message était de vous mettre en garde contre la haine raciale", prévient le directeur du War Heritage Institute lors d'un discours en fin de visite. De quoi faire réfléchir les élèves sur le monde d'aujourd'hui. "On n’est jamais à l’abri de la haine en fait, avance Ermina. Ce qui s’est produit ici, ça pourrait se reproduire aujourd’hui puisqu’il y a encore de la haine raciale et tout". 

"Je suis marocaine, j’ai aussi une autre religion, enchaîne Mounia. On rencontre tous ça, on va toujours rencontrer ce souci-là parce que les gens ne se rendent pas compte que ce n’est pas ça qui définit une personne, sa culture ou sa religion. C’est la personne en elle-même, c’est-à-dire son cœur". 

"Aujourd’hui en 2019, il faut que les choses évoluent, conclue Patrick. Il ne peut plus y avoir de racisme sur les handicapés, les homosexuels, les trans… Peu importe ! On est différents mais nous sommes tous égaux de sang, pour moi nous sommes pareils. Avec d’autres problèmes qui se passent dans le monde aujourd’hui, on est à l’abri de rien du tout. Il faut toujours prendre ses gardes et être prêt".

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