10.000 morts du coronavirus en Belgique : "Je veux qu'on me rende des comptes pour la mémoire de mon père"

Covid-19 : " Je veux qu'on me rende des comptes pour la mémoire de mon père ".
Covid-19 : " Je veux qu'on me rende des comptes pour la mémoire de mon père ". - © Tous droits réservés

Le virus Sars-CoV-2 a causé la mort d'au moins 10.001 personnes en Belgique depuis le début de la pandémie. Des chiffres derrière lesquels il y a des réalités souvent douloureuses, voire de la colère.

Eric Dufour, la bonne quarantaine raconte, la voix encore voilée d’émotion : "Le 20 mars 2020, mon père a été hospitalisé d’urgence. Le 21 il a été testé positif. Il est mort six jours plus tard, le 26 mars 2020". Dans la famille, on ne s’y attendait pas du tout. "Mon papa avait 76 ans, mais il était en bonne santé". Pour ne pas embêter ses enfants, Jean-Pierre avait décidé d’aller en maison de repos, dans la région de Colfontaine. "Le 13 mars, il a été confiné dans sa chambre. On se disait qu’il était en sécurité, puisqu’il n’était plus en contact avec d’autres résidents".

Les premiers jours à l’hôpital étaient plutôt encourageants. Il allait mieux. Puis soudain, son état s’est dégradé : "Le mercredi, mon compagnon m’a appelé sur mon lieu de travail, raconte Nathalie Dufour, la sœur d’Eric, il m’a dit : il faut que tu ailles voir, ton papa est en train de mourir ".

Il nous a dit à demain. Nous, on savait qu’il allait mourir

Une fois à l'hôpital, c’est l’horreur. Eric raconte : "Il était en train de s’étouffer. On aurait voulu respirer à sa place. Papa avait un masque à oxygène sur la bouche, avec une espèce de ballonnet juste en dessous. Il avait tellement de mal à respirer qu’il appuyait sur le ballonnet pour avoir plus d’oxygène. Il était à 12 litres d’oxygène par minute et malgré ça, il n’arrivait pas à respirer. On aurait dit qu’il était en train de se noyer. C’était horrible à voir".

"A un moment, on nous a demandé de partir, explique Nathalie, et lui, il nous a dit : à demain, en faisant un signe de la main. Nous, on savait très bien qu’il allait mourir".

Eric et Nathalie n’ont toujours pas fait leur deuil. "Pour moi, papa est toujours vivant, nous dit Nathalie, il est toujours dans son home, dans sa petite chambre et il attend qu’on vienne le voir". Et pour cause, aussitôt décédé, le corps de leur père a été emballé dans deux sacs mortuaires, direction la morgue. Son cercueil a été scellé, directement. Au crématorium, pas de cérémonie d’adieu. "Ils n’ont pas sorti le cercueil du corbillard. On a dû rester sur le parking. On n’a pas pu assister à la crémation".

Une citation en responsabilité civile contre l’État

Six mois plus tard, Eric et Nathalie veulent que chacun prenne ses responsabilités. "On a appris, dit Eric, que dans la maison de repos, du personnel soignant est venu travailler alors qu’il était malade. Certains avaient contracté le virus et sont venus avec de la fièvre. Mais je n’en veux pas à la maison de repos. Ils ont été abandonnés. J’en veux au gouvernement et à l’État. Le gouvernement a pris ça à la légère, surtout Maggie De Block, la ministre de la santé. Elle disait que ce n’était qu’une petite grippe, puis on a eu l’histoire des masques qui ont été détruits. Les politiques doivent rendre des comptes. Si on avait pris les précautions à temps, il n’y aurait pas eu autant de morts. Mon père ne serait pas mort. "

Avec quelques autres, Eric et Nathalie veulent aller en justice. Leur avocat, maître Hamid el Abouti, va déposer une citation en responsabilité civile contre l’État auprès du tribunal de première instance de Bruxelles.

Rosana : mon père n’aurait pas dû mourir

Même tristesse pour Rosana. Son père est mort du Covid, le 4 avril 2020. Il avait 68 ans. " Comme maman est malade — elle a la sclérose en plaques — très vite, on a pris les choses très au sérieux. Je suis d’origine italienne, on a de la famille là-bas et on savait ce qui se passait. Alors dès le début du mois de février, on ne s’embrassait plus, on ne se prenait plus dans les bras, on gardait ses distances". Les parents de Rosana se sont confinés avant tout le monde. C’est elle qui faisait les courses. "Alors, quand il a commencé à faire de la température, on s’est dit, ce n’est pas possible ".

"Ce n’est pas le Covid" a affirmé le médecin

Le père de Rosana n’avait ni toux, ni problèmes respiratoires. Par téléphone, le médecin rassure : ce n’est pas le Covid. Mais son état s’aggrave. Sa fièvre ne tombe pas. Sa femme est inquiète. Elle insiste pour que le médecin vienne le voir, ce qu’il fait finalement. Il conclut à une infection urinaire. Il prescrit des antibiotiques. Mais le lendemain matin, le père est au plus mal. Cette fois son épouse appelle une ambulance. Il n’a aucun symptôme qui pourrait faire penser au coronavirus, seulement de la température. Mais elle insiste, elle est elle-même malade, elle doit savoir s’il est positif ou non. Les ambulanciers l’embarquent.

"Je le revois encore s’habiller dans sa petite combinaison blanche, raconte Rosana, il devait se protéger, comme les ambulanciers. Avec ma sœur, on riait, on aurait dit un cosmonaute. C’est la dernière image qu’on a de lui. On ne l’a plus revu". La voix de Rosana s’étrangle. Avec toutes les précautions qui avaient été prises, jamais elle n’aurait pensé que son père allait attraper le coronavirus. Une fois à l’hôpital, brutalement, son état s’est dégradé, il avait du mal à respirer. "Il a téléphoné à maman pour lui dire qu’il allait descendre en réanimation, qu’il allait être intubé. Il lui a dit : tu sais bien… ". Il savait qu’une fois dans le coma, on ne se réveille pas toujours. Il était diabétique. Il n’a pas survécu.

Contaminé à l’hôpital

Pourquoi et comment a-t-il contracté le virus ? La famille ne voit qu’une explication : il a été contaminé lors d’une visite postopératoire, à l’hôpital. Il avait subi une intervention aux yeux. "Maman l’a accompagné. Elle était masquée. L’ophtalmologue s’est moqué d’elle. Il lui a dit qu’elle ne devait pas s’inquiéter, que ce n’était qu’une petite grippe. Il n’était pas masqué. Il s’est lavé les mains et puis il a chipoté dans ses yeux…"

Pour Rosana, c’est clair, on n’a pas pris le virus au sérieux. Ni le médecin de l’hôpital, ni les autorités. "Si on avait pris la situation au sérieux comme dans nos pays voisins, si on avait pris des mesures à temps, on n’en serait pas arrivé là. Je me dis que si nous, en tant que citoyens ayant de la famille en Italie, on connaissait la situation, je ne comprends pas comment le gouvernement pouvait nier les faits. On nous disait : ce n’est qu’une grippe".

Rosana s’est jointe à la plainte d’Eric et Nathalie Dufour, qui vont citer l’État en responsabilité civile.

"Je le fais pour papa et pour ma fille qui était très proche de lui. Il n’a pas eu la fin de vie qu’il méritait. Je veux dire plus tard : je n’étais pas d’accord avec ce qui s’est passé. Il faut que les responsables rendent des comptes. Je ne veux pas me taire".

Reportage dans notre JT 19h30 de ce mercredi 30 septembre

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