"Un gâchis, une déception" : Claude Desama, ancien bourgmestre, analyse le chaos politique de Verviers

Claude Desama
Claude Desama - © RTBF

L'ancien bourgmestre socialiste de Verviers n'a pas vraiment abandonné la politique, même si aujourd'hui son rôle est plus discret. Claude Desama reste très attentif à la situation de sa ville et de son parti. Son téléphone portable a chauffé ces dernières semaines. Et quand il s'agit de juger les péripéties de la révolte menée par son ancienne dauphine Muriel Targnion, les paroles de Claude Desama peuvent se faire dures. Le mot qui ressort de ce long entretien qu'il nous a accordé, c'est "déception".

Je suis fort déçu de voir que la génération politique que j’ai formée n’a pas réussi à trouver les terrains d’entente pour construire quelque chose sur Verviers. Quand ils sont revenus au pouvoir en 2015, j’étais relativement optimiste pour la suite des événements. En 2018, l’effondrement des autres nous a rendus maîtres de la situation. Nous étions en mesure, comme socialistes, d’imprimer notre marque sur la politique communale.

"en 2018, pas de véritable entente, il y avait des rivalités"

J’étais assez optimiste, mais j’ai bien dû constater, dans les premiers mois de la nouvelle majorité, qu’il y avait des problèmes au sein du groupe socialiste, qu’il n’y avait pas de véritable entente, qu’il y avait des rivalités. Moi, j’ai fait quelques appels à l’unité, mais je n’ai pas été entendu par tout le monde. Je suis très déçu de ce qui arrive. On va en sortir bien entendu, mais il y a une fracture qui s’est installée et ce n’est pas bon pour l’image du PS à Verviers.

Ce qui vient de se dérouler pendant les dernières semaines, selon vous, ça s’apparente à un fiasco ?

Oui, un fiasco. Les rivalités, les ambitions personnelles, ça a toujours existé. Mais quand j’étais aux affaires, il y avait un leadership. Il y avait quelqu’un qui a un moment donné pouvait dire : "ça suffit, on arrête de se disputer, on va se mettre autour d’une table et on va discuter". Je constate que ce leadership n’existe plus à Verviers.

"pas de capitaine d'équipe, pas d'arbitre"

Muriel Targnion, qui a révélé quand même quelques qualités indéniables, n’a jamais su exercer ce leadership sur le groupe socialiste. Pour quelles raisons, je n’en sais rien, il faudrait analyser tout ça, mais c’est ce manque de leadership qui fait qu’au moment où les tensions sont devenues extrêmes, il n’y ait pas eu de capitaine d’équipe pour donner le coup de sifflet et imposer qu’on se mette d’accord. 

D’autre part aussi, les instances qui auraient pu intervenir, constatant le déficit de dialogue au sein du groupe, ces instances n’ont pas fonctionné non plus.

Ces instances étaient elles-mêmes partie prenante ? On pense à Alexandre Loffet, président de la fédération, échevin et premier soutien de Muriel Targnion ?

Bien entendu, elles étaient partie prenante. Elles n’ont pas joué leur rôle d’arbitre. C’est pour ça que le parti a décidé de mettre tout ça sous tutelle en disant que puisque les Verviétois ne sont pas capables de trouver les voies et moyens d’une conciliation, nous , le parti, nous allons mettre tout ça sous tutelle et nous allons décider d’une conciliation.

Quand le parti est intervenu - j’ai été concerté par le Boulevard de l’Empereur, on m’a demandé mon avis sur tout ça - j’étais satisfait. Je me disais que le parti intervenait, des pointures, notamment le bras droit de Paul Magnette. Il a réuni l’ensemble des protagonistes, avec les parlementaires, avec André Frédéric, avec Marc Goblet. Ils venaient pour trouver une solution pour en sortir.

"Ce n'est pas comme ça que ça va. Elle aurait dû inviter tout le monde à discuter."

Je n’ai pas bien compris pour quelle raison Muriel n’a pas voulu de ça. Elle estimait que comme elle était le bourgmestre, c’est elle qui devait décider de ce qu’il fallait faire. Mais ce n’est pas comme ça que ça va. C’est sa première erreur. Elle en a commis une deuxième : quand elle a constaté que sa motion de méfiance ne recueillait pas le nombre de voix suffisant, elle aurait dû en tirer les conséquences, et notamment les conséquences de la division du groupe socialiste. Elle aurait dû inviter tout le monde à discuter.

Elle l’a fait à un moment donné, non ?

Oui ! Après ! Beaucoup trop tard ! Sa réponse a d’abord été de vouloir faire entrer le CDH, de faire un nouveau pacte de majorité, comme ça elle pouvait se débarrasser de ceux qui ne lui convenaient pas. Alors, évidemment, le parti lui a dit "non, tu ne peux pas faire ça". Elle est passée outre. Moi, je suis désolé de ce qui lui arrive, mais elle aurait dû faire son examen de conscience un peu plus tôt.

"Hasan, un homme silencieux, droit, un peu raide même"

C’est vrai que tout le monde n’est pas sans responsabilités. Peut-être qu’Hasan Aydin aurait pu se montrer un peu plus souple, un peu plus compréhensif. Ce n’est pas tellement sa nature, ça c’est clair. Il ne parle pas. C’est un homme silencieux, un peu introverti. Ça ne facilite pas les choses. Plus qu’un fiasco, je dirais que c’est du gâchis.

Si on parle de pure stratégie, on voit qu’elle négocie une nouvelle majorité, qu’elle arrive à mettre suffisamment de monde d’accord, puis que les gens partent en vacances pendant deux semaines, avant que cette nouvelle majorité soit mise en place. Ça ressemble à de l’impréparation totale ?

Ah, il est bien certain que quand vous faites un putsch, que vous ordonnez à vos divisions blindées de sortir de la caserne pour renverser le gouvernement, celui qui dirige la junte militaire, il ne part pas quinze jours en vacances ! Imaginez Pinochet menant son coup d’Etat contre Allende, lançant ses troupes à l’assaut de la Moneda et puis disant "on discutera de la suite dans quinze jours parce que moi je vais prendre les eaux" ! Enfin ! Moi, j’ai été surpris, mais je pense qu’elle croyait les choses acquises. Et c’est un peu ça le défaut de Muriel, c’est qu’elle prend ses désirs pour des réalités.

Et puis je pense aussi que certains qui l’avaient soutenue jusqu’alors ont été embarrassés parce que quand le parti a dit "on ne peut pas faire ça", ils se sont dit qu’ils voulaient bien soutenir Muriel, mais pas au point de se faire jeter du parti socialiste. Des gens comme Istasse ou Nyssen, qui sont là depuis des dizaines d’années, qui ont exercé des fonctions importantes, ils se sont posé quelques questions.

"Couacs, foucades, légèreté"

C’est un peu de la légèreté de sa part, mais c’est un peu à l’image de son mayorat post-2018, un mélange de foucades, de légèreté aussi. Après l’affaire Francken, quand elle a pris trois mois de congé, c’est assez ahurissant ! Alors qu’on savait bien qu’elle continuait à aller aux réunions à Liège, elle n’a plus suivi la Ville pendant trois mois ! Et là aussi, au lieu de donner les rênes du pouvoir à Malik, qui est le plus expérimenté, elle les a données à Alexandre Loffet qui venait à peine d’arriver, qui n’y connaissait donc pas grand-chose. Ça a aussi un peu vexé Malik Ben Achour évidemment. Donc, son mayorat c’est une série de couacs, de légèreté, un drôle de mélange. Après 2018, elle a cru qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait comme elle le voulait, qu’elle était intouchable.

Elle a l’air de croire qu’elle peut encore rester bourgmestre. Elle se fait des illusions ?

Oui à cause de la mécanique électorale. Elle ne constitue pas un groupe. Ils seraient même trois ou quatre, ils pourraient éventuellement faire l’appoint dans une majorité avec ses partenaires actuels, mais le problème, c’est de faire voter un pacte de majorité. Et ça, ils ne le sauraient pas. Le Nouveau Verviers a quatre sièges, le MR six. Le CDH, je ne suis pas sûr que tous ses membres signeraient ce pacte, ils sont coupés en deux ! Avec deux CDH plus Piron, le compte n’y est pas !

Il faudrait alors débaucher les écolos, mais qui ne viendront pas. Elle ne peut rester bourgmestre que si elle bénéficie à nouveau de la majorité des conseillers socialistes. Mais l’évolution des choses ne va pas dans ce sens-là, surtout après son exclusion.

D’après le code de la démocratie locale, celui qui doit être bourgmestre, c’est celui qui recueille le plus de voix dans le parti le plus important de la coalition. En supposant que le PS soit membre de la future majorité et que Muriel Targnion soit mise hors-jeu, le code de la démocratie locale désigne Hasan Aydin. Est-ce que le moment est venu pour Hasan Aydin de s’asseoir dans le fauteuil de bourgmestre ?

C’est difficile à dire. Hasan a été au centre du problème. Et je crois qu’un certain nombre de conseillers communaux socialistes qui ont suivi les événements pensent qu’il a une responsabilité réelle dans le contentieux.

Vous le pensez aussi ?

Mais, quand j’ai su que la directrice du CRAC avait des reproches à lui faire, j’ai appelé Hasan Aydin et je lui ai dit qu’il devait absolument trouver un terrain d’entente avec le CRAC et sa directrice, ce qu’il n’a pas réussi à faire. Parce que c’est aussi un caractère particulier. Et donc, dans ces conditions-là, ce sera difficile pour lui d’être le fédérateur.

"Difficile pour Hasan Aydin d'être le fédérateur"

Après une crise comme celle-ci, la personne qui va devoir exercer le leadership des socialistes doit être quelqu’un qui rassemble le plus possible autour de lui. Je ne pense pas que ce sera Hasan Aydin. Il ne me paraît pas le mieux placé, nonobstant son score électoral.

Le parti socialiste lui a demandé de se désister ?

Il a rencontré les trois tuteurs, il doit encore les rencontrer prochainement, mais je pense qu’effectivement, ce qui va lui être demandé, c’est de faire un pas de côté comme leader et, s’il le souhaite, de rester président du CPAS. Il n’a pas commis de faute légale. En revanche, il ne respecte pas, dans le budget qu’il a déposé, les prescrits du CRAC. Dans ces conditions, le collège avait le droit de refuser le budget du CPAS. Il est allé en recours auprès du gouverneur et le gouverneur a donné raison au collège. De ce point de vue-là, il s’est mis en porte-à-faux, mais il n’a pas commis d’infraction de caractère pénal qui justifierait une sanction.

"Je l'encourage à rester président du CPAS"

Il pourrait en tout cas renoncer au poste de bourgmestre, être redésigné membre du conseil de l’action sociale et redevenir président du CPAS. Il ne pourrait plus être échevin, mais il pourrait siéger au collège comme observateur.

Ça va être psychologiquement difficile pour lui !

Je crois. C’est difficile pour lui. Et je le comprends parce qu’il a toujours 2015 en travers de la gorge, avec le sentiment de s’être fait berner. C’est-à-dire d’avoir cédé son droit à être bourgmestre et qu’on ne lui a témoigné aucune reconnaissance. Moi, je ne sais pas ce qu’il va faire.

Est-ce qu’il ne vous a pas déjà dit non ?

Oui, m’enfin, en politique, le non d’aujourd’hui est le oui de demain ! Je pense qu’il pourrait changer d’avis, mais je n’en suis pas sûr. Hasan Aydin est quelqu’un de bien, un type assez droit, un peu raide même, pas toujours facile à manier quand je l’avais comme échevin. Un échevin remarquable. Verviers n’a jamais eu d’échevin des travaux comme lui, qui se levait à cinq heures du matin pour aller déneiger avec les ouvriers !

"En politique, le non d'aujourd'hui est le oui de demain."

Hasan Aydin est aussi un personnage assez entier, qui n’a pas besoin de la politique. Il a un métier. Il est cadre dans une banque internationale à Luxembourg. Il a pris un temps partiel pour Verviers, mais il n’a pas vraiment besoin d’un mandat politique. Et donc, je ne sais pas très bien ce qu’il va faire. J’ai eu quelques contacts avec lui. Je l’encourage beaucoup à rester président de CPAS, mais à condition d’être un peu plus attentif à ce qu’on lui dit à Namur.

Que se passe-t-il pour lui s’il refuse de se désister ?

Eh bien, il ne sera pas parmi les signataires du pacte de majorité, puisque s’il le signait sans se désister, il serait bourgmestre ! Rien ne l’empêcherait de rester au PS, mais il siégerait en marge du groupe. Ce n’est pas une situation confortable, même si on n’en mourra pas.

Si ce n’est pas l’heure d’Hasan Aydin, c’est l’heure de qui ?

Eh bien, dans l’ordre de succession, c’est Malik Ben Achour. C’est la formule que je préférerais. C’est lui l’homme d’avenir du PS à Verviers. Je sais aussi que le président Magnette aurait vu ça d’un bon œil. Malik est un parlementaire très actif. Il doit encore s’installer dans la vie parlementaire. Et abandonner maintenant le parlement pour venir à Verviers dans une situation un peu délicate, ça ne l’enthousiasme pas. Tout le monde peut le comprendre et on ne fait pas de pression sur lui.

"Trouver quelqu'un qui assurera la transition"

Malik sait que nous sommes quelques-uns à souhaiter vraiment qu’il prenne le mayorat, mais je n’imagine pas Magnette prenant son téléphone et lui ordonnant d’y aller. Il faut donc trouver quelqu’un qui assurera la transition jusque 2024

Là, vous pensez à Jean-François Istasse ?

Oui. Il bénéficie d’une certaine sympathie au sein du groupe socialiste. Il est un élément fédérateur.

Il y a aussi la question Sophie Lambert. Pour que Jean-François Istasse devienne bourgmestre, elle doit se désister.

Oui. Et si elle le fait, elle ne peut pas redevenir échevine. C’est pour ça qu’il y a toute une série de discussions qui sont menées avec les tuteurs pour essayer de dégager la meilleure solution.

Et quelle serait, selon vous, la meilleure majorité ?

Eh bien, c’est une majorité que j’aurais souhaité voir s’installer après 2018, mais Muriel en avait décidé autrement. Il faudrait une alliance des socialistes, des écologistes et du CDH s’il parvient à faire son unité. Ça fait une majorité un peu juste, ça va dépendre du nombre de socialistes qui formeront le groupe. Et si ce n’est pas assez, on peut se tourner vers un des deux partis de droite, le MR ou le Nouveau Verviers. Leur cartel, il va devoir se découper lui-même !

A quels événements faut-il s’attendre dans les prochains jours ?

Eh bien du côté du parti socialiste, le souci c’est d’abord de rassembler la famille. Du côté du CDH, c’est un peu la même chose, ils ne sont pas sur la même longueur d’onde non plus. Moi je crois que les prochaines semaines vont surtout être consacrées, au niveau du parti, à consolider la maison. Et puis on ouvrira les discussions assez rapidement. Le parti socialiste prendra l’initiative, c’est l’évidence.

Pour en revenir à Muriel Targnion, vous pensez que sa carrière politique est terminée ?

Le problème de Muriel, c’est qu’elle a investi la politique depuis ses études. Elle était venue me trouver pour entrer en politique, que je l’introduise au PS. Je l’ai beaucoup aidée. Elle a été assistante parlementaire, puis conseillère communale, puis échevine en 2003, parlementaire à deux reprises. Sa vie, c’est la politique !

"Je ne sais pas ce qu'elle va faire de sa vie"

Et donc, à moins qu’elle n’ait été tellement certaine de réussir ce qu’elle tentait de faire, je crois qu’elle a pris des risques ! Je ne sais pas ce qu’elle va faire dans sa vie. Revenir politiquement au parti socialiste, c’est impossible. C’est comme se demander si Stéphane Moreau ou André Gilles vont revenir en politique du côté socialiste. J’ai quelques doutes. Du côté PS, c’est terminé.

Alors, est-ce qu’elle va se reconvertir ? Ce n’est pas les habitudes, mais on ne sait jamais… Le mercato, ce n’est pas seulement pour les joueurs de football.

C’est une déception pour vous ?

Oui. C’est une déception. Je n’aurais jamais imaginé ça. J’ai vu qu’elle avait changé. Je le lui ai dit. Mais ça fait presque deux ans que nous n’avons plus de contacts. Il s’est passé quelque chose chez elle. Est-ce le fait d’être à nouveau bourgmestre qui lui est monté à la tête ? Je n’en sais rien, mais ce n’était plus la même Muriel Targnion que j’avais connue et soutenue pendant des années. Elle est allée au bout d’une logique à elle, mais je ne sais pas très bien quelle est cette logique.

Quand le parti est intervenu, c’était vraiment le feu rouge. Elle aurait dû comprendre que c’était le moment de freiner. Elle ne l’a pas fait. Pourquoi ? Ça, je n’en sais rien. Elle avait quand même suffisamment d’expérience. Elle avait vu que le PS avait liquidé quelqu’un qui lui était proche comme Stéphane Moreau, ou Emir Kir, qui pesaient bien plus lourd qu’elle dans le parti socialiste. Comment est-ce qu’elle a pu s’imaginer que le parti n’irait pas jusqu’au bout ? 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK