Surveillance du confinement : la grande lassitude des policiers

Surveillance du confinement : la grande lassitude des policiers
Surveillance du confinement : la grande lassitude des policiers - © RTBF - François Braibant

Les policiers sont fatigués de devoir nous surveiller. Un document qui est parvenu entre nos mains le montre. Ce document est daté du 2 mars dernier. Il a un statut semi-officiel. C’est la retranscription d’une réunion entre des gradés de onze zones de police de la Province de Liège (Vesdre, Grâce-Hollogne/Awans, Ans/Saint-Nicolas, Liège, Beyne/Fléron/Soumagne, Secova, Herstal, Condroz, Fagnes, Basse-Meuse, Huy).

Cette retranscription nous donne une vue sur la manière dont les policiers ressentent l’obligation de faire respecter les mesures anti-covid. Nous avons croisé le document avec ce qu’ont accepté de nous expliquer cinq chefs de ces corps de police. Aucun n’a souhaité s’exprimer en interview, mais tous nous ont laissé la même impression : la police se sent mal à l’aise.

Le contrôle strict des citoyens et les états d’âme des policiers

"Le personnel rechigne à faire appliquer les directives qui sont de plus en plus complexes et difficiles à faire respecter" remarque un directeur opérationnel lors de cette réunion. Ceci n’est pas banal. Les policiers sont réputés être des gens disciplinés. Les témoignages que nous avons recueillis vont pourtant dans le même sens. Un responsable nous raconte avoir reçu il y a quelques jours un de ses hommes dans son bureau. Ce policier n’en pouvait plus de devoir imposer aux citoyens des mesures qu’il estime lui-même liberticides. "Ce qu’il disait n’était pas faux. Il s’agit de nos libertés. J’ai dû lui faire entendre qu’il devait voir l’intérêt supérieur de la société" nous a expliqué son chef "et que l’intérêt supérieur, pour l’instant, c’est de protéger la population de l’épidémie".

Alors que "les policiers se mettent à la place des gens et que leur mal-être les rend compréhensifs" comme nous l’a confié tel commissaire en chef qui assure demander à ses hommes "d’agir avec discernement", la population qu’il faut contrôler, elle, "adhère de moins en moins aux interdictions. Un certain ras-le-bol s’installe de plus en plus." Les mesures sont "de plus en plus difficiles à intégrer par la population. Lassitude d’être 'victimes' de mesures restrictives, envie de liberté et d’évasion", "particulièrement la population estudiantine" constatent les directeurs opérationnels.

La population à bout

"Nous pensons que la population, littéralement à bout, “n’attend qu’un incident” pour se regrouper en foyer de révolte." C’est l’une des craintes qu’expriment les dirops lors de leur réunion. Telle petite zone de police "ne pourrait pas résister à un mouvement social de masse." Tel chef de corps nous fait remarquer qu’il n’est pas forcément opportun dans ce genre de situation de matraquer les gens, de les gazer et de les entasser dans des combis puis des cellules. C’est contraire aux règles sanitaires. Et puis être brutal, c’est se mettre en porte-à-faux par rapport à l’opinion publique, la presse et même la justice. La petite zone de police a décidé ce lundi-là, suite à la météo favorable, "de ne pas pratiquer une politique répressive […], mais de faire cesser l’infraction."

Les policiers sont obligés d’établir une balance entre des règles qu’il faut imposer et le dialogue avec des citoyens exaspérés : "continuité dans le respect des normes même si de plus en plus compliqué (attitude de la population)" remarque tel gradé d’une zone urbaine. Cependant, ils sont plusieurs à le souligner dans notre compte rendu, "le dialogue est privilégié", "de manière générale, on privilégie le dialogue à la répression". "Peu de PV covid" ont été dressés ces dernières semaines note cet officier comme plusieurs de ses collègues, qui soulignent, même si ceci semble contredire le reste du document, que "les gens respectent en grande majorité les mesures établies depuis des mois". Pourtant, "nous avons rencontré à certains moments des situations récurrentes chez certaines personnes bien précises, dans ce cas, plusieurs PV ont été dressés."

L’horeca "prêt à exploser"

La répression existe donc aussi. Sur la Grand-Place de Huy, un café avait continué à servir des boissons. La police lui a donné un premier avertissement, puis l’a fermé administrativement. "Le secteur de l’HORECA est prêt à exploser" remarque un dirop "et des initiatives de rassemblements avec musique et tables hautes se multiplient. Le beau temps favorise les actions de ce secteur. Il faut sans cesse s’adapter et anticiper en fonction de la météo." Un autre officier signale quelques "tentatives de snacks de laisser une table à l’extérieur ou à l’intérieur à disposition des clients. Nous privilégions de faire cesser les infractions."

La limite entre l’autorisé et l’interdit est parfois très floue, donc difficile à faire respecter : les policiers de telle zone voisine de Liège sont "maintenant confrontés à des brasseries qui organisent des take away avec boissons….qui sont consommées sur la voie publique devant les établissements […] un établissement […] organise des paniers pique-nique à consommer sur le parcours de randonnées fléchées. Cela crée inévitablement des rassemblements et en plus les participants n’hésitent pas à s’installer dans des propriétés privées pour consommer leur pique-nique." D’autres zones ont remarqué des "rassemblements aux abords des stations-service vendant des boissons alcoolisées. Le secteur de l’Horeca se sent discriminé car certaines stations ont vu l’opportunité d’y installer des tables hautes en guise de “fumoirs”. Une importante opération de contrôle est prévue."

Lockdown parties, alcool et excès de vitesse

"Il y a de plus en plus de rassemblements dans les domiciles privés et la consommation d’alcool augmente" s’inquiètent les policiers lors de leur réunion. L’un des chefs de corps avec qui nous avons pu dialoguer doit bien constater qu’il est difficile d’intervenir. "Il arrive qu’on reçoive des informations de voisins. Mais pour entrer chez les gens, il faut l’ordre d’un magistrat". Sans y entrer, il est possible de recueillir des informations par d’autres moyens : par exemple en relevant les numéros d’immatriculation des voitures garées devant une maison. Les policiers ont constaté ces dernières semaines "de plus en plus de véhicules présents sur la route avec toute sorte d’attestation" et tel commissaire en chef y ajoute ces "excès de vitesse de gens tentés de rentrer chez eux dare-dare avant l’heure du couvre-feu", ce qui est d’autant plus dangereux si de l’alcool a été consommé lors d’une "fête improvisée".

Tel autre commissaire nous assure que chez lui le couvre-feu est plutôt bien respecté. Ses hommes "ont un rôle ingrat" ajoute-t-il et "n’aiment pas être des messagers de mauvais augure". Ils remarquent de plus en plus de masques mal portés, sous le nez ou sous le menton. Il faut convaincre. Ne sont verbalisés que les gens de mauvaise foi. Mais que faire quand on fait semblant d’obtempérer et qu’on retire son masque une fois les policiers partis ?

Les directives changent trop vite

Imposer la loi, ça implique d’abord de la connaître soi-même. Ce n’est pas aussi simple qu’on pourrait l’imaginer. Les directives changent très vite. Les policiers ne les reçoivent de manière officielle qu’au dernier moment. Ils préféreraient "être informés avant les grandes modifications afin de pouvoir anticiper". Un chef de corps nous explique que les directives leur arrivent sous une forme très difficile à comprendre : "dans le texte de telle date, remplacer tel mot par tel mot, telle phrase par telle phrase, telle heure par telle heure". Il faut beaucoup de temps pour tout retraduire en français. Ce n’est qu’ensuite que les hommes peuvent les étudier.

Les mesures sont aussi "de plus en plus difficiles à intégrer par la population", "les gens désirent de la cohérence et ne comprennent plus rien aux mesures prises, aux raisons de ces mesures […]" et tel responsable policier remarque une "distance de plus en plus importante avec le politique". Les zones de police s’inquiètent de la difficulté à faire appliquer toutes les décisions : "vente d’alcool en take-away mais interdiction de boire sur la voie publique" s’étonne l’un. "Comment empêcher la vente d’alcools dans les night shops entre 20h (heure d’interdiction) et 22h (heure de fermeture) ?" se demande l’autre. Un troisième souligne le "besoin de règles claires et cohérentes avec une logique compréhensible du plus grand nombre."

Préparer le déconfinement, éviter les débordements

La réunion dont nous suivons la retranscription envisage la manière dont va se passer le déconfinement. Les policiers redoutent qu’une fois libérée la population se précipite en foule vers de grands rassemblements, ce qu’ils appellent le "crowding"… favorable à une repropagation du virus et où il faut de toute façon assurer l’ordre public.

"Si tout réouvre en même temps, ça va être la cata" remarque-t-on dans cette zone urbaine. "Les commerçants horeca, comités de quartiers, groupements associatifs vont vouloir organiser des activités au plus vite lorsque ce sera autorisé […] le premier week-end d’ouverture de l’horeca, cela va être la folie." "Il faut absolument échelonner le déconfinement par activité" avertit-on dans cette zone voisine de Liège "et avec des protocoles stricts sinon la population va 'se lâcher' et ce sera très difficile de les contenir. Chaque intervention [de] police sera mal perçue et nous serons confrontés à de multiples rébellions. Lorsque le déconfinement commencera, il faudra engager plus de personnel sur le terrain."

Cette préoccupation nous est confirmée par les différents chefs de zone à qui nous avons pu parler : "nous sommes bien conscients qu’il faut revenir à la normale, mais il faut y aller petit à petit. Il ne faut pas passer d’un excès à l’autre." En clair : Assurer l’ordre dans un ou deux barbecues de quartier, ça ira, mais s’il y en a quarante en même temps, ça risque de poser problème. "Il sera difficile d’être partout à la fois" remarque l’officier d’une grande zone rurale qui souligne le "risque de gros flux de personnes à gérer à certains endroits".

Le commissaire en chef d’une zone urbaine nous certifie que ses policiers attendent le déconfinement avec impatience. "La vie va reprendre, mais nous devrons être attentifs. Il y aura probablement des problèmes de comas éthyliques. Il faudra se concerter avec les communes, voir à quel moment pourront recommencer les brocantes, les fêtes foraines. C’est très dur de devoir contrôler le comportement des gens. Le débat autour des libertés fondamentales est sain. Les policiers ne sont pas demandeurs d’une société policière." Dont acte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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