Musique aux soins intensifs: une formidable collaboration entre le Conservatoire Royal de Liège et la Clinique Saint-Joseph

Léa Nerhot, une des deux harpistes.
Léa Nerhot, une des deux harpistes. - © RTBF

 Depuis un an, une belle collaboration est née entre le Conservatoire Royal de Liège et la clinique Saint-Joseph. Une fois par mois, pendant l'année académique, des étudiants se rendent sur base volontaire dans l'unité des soins intensifs pour y jouer, une petite heure durant, de leur instrument. Un moment d'apaisement apprécié tant par les patients, leurs proches et le personnel soignant. Les jeunes musiciens viennent avec leur guitare, leur violon, leur flûte ou leur clarinette. Dernièrement, pour la première fois, c'est le doux son de la harpe qui s'est fait entendre dans les couloirs du service. La harpe, un instrument imposant et majestueux. Une camionnette a cette fois été nécessaire pour la transporter jusqu'à la clinique. L'infirmière cheffe de service Ariane Szewczyk accueille les deux jeunes harpistes, Chloé 21 ans et Léa 22 ans et leur fait visiter les lieux. "Ici, les portes des chambres sont toujours ouvertes pour que l'on puisse entendre tout ce qu'il se passe" explique-t-elle " les musiciens qui viennent avec une guitare ou un violon par exemple, peuvent se déplacer dans les couloirs en jouant ou même parfois entrer dans une chambres si le patient et ses  proches sont d'accord. Avec la harpe ça n'est pas possible, elle restera installée dans le couloir et ce sont peut-être les gens qui vont sortir des chambres pour venir vous voir".

Entendre le son du violon, avant de partir

Ariane Szewczyk est la cheville ouvrière de cette collaboration née d'un moment inédit et poignant au sein du service. " Un jour, un patient en fin de vie qui adorait la musique nous a demandés si il était possible de lui faire entendre le son du violon avant de mourir. Un musicien qu'il connaissait est venu et l'a accompagné dans ses derniers moments, en jouant du violon. Ca a été très émouvant, non seulement pour les proches de ce patient mais également pour les membres du personnel. Et au-delà de l'émotion, cela a aussi provoqué une sensation de plénitude. On a eu envie de renouveler l'expérience. Une infirmière du service avait des contacts au Conservatoire et le partenariat est parti de là. Des séances d'information et de sensibilisation ont eut lieu auprès des étudiants. Ces séances ont toujours lieu. Elles sont indispensables. Un service de soins intensif est particulier. Il faut savoir que l'on risque d'être confronté à la souffrance."  Les étudiants qui participent à ce projet s'investissent avec beaucoup de rigeur, leur niveau d'exigence ne baisse pas. " A chaque fois qu'on est venu, peu importe l'instrument,  les musiciens  ont joué ici comme si ils étaient à la Salle Philharmonique" précise Céline Redonnet, chargée de communication et de production au Conservatoire Royal de Liège " j'accompagne systématiquement les étudiants qui se portent volontaires pour cette expérience en milieu hospitalier. Généralement ils sont quand-même stressés, ils ont un peu d'appréhension.  Souvent, lorsque c'est la première fois, ils préparent des partitions sur lesquelles ils sont en train de travailler au Conservatoire et puis, une fois sur place, des patients ou des membres du personnels leur demandent si il ne serait pas possible de jouer un extrait du "Printemps" de Vivaldi ou un morceau jazzy...(rires) et ils adaptent alors leur répertoire. Ce qui est sûr, c'est que c'est chaque fois différent, en fonction du ressenti et de la sensibilité particulière de l'étudiant mais c'est chaque fois une belle expérience."

Un moment de grâce

"Cest une initiative qui permet de créer une ambiance tout à fait particulière dans un service lui-même particulier, marqué par des hauts et des bas." Paul Grosjean est chef de service de la seconde unité des soins intensifs de la clinique Saint-Joseph. Pendant qu'il s'exprime, une personne en fin de vie est entourée de ses proches et une chambre vient de se libérer pour accueillir un patient dans un état critique. La douceur et la légèreté des notes produites par la harpe se mêlent à la gravité du moment. "C'est un moment de grâce pour nous, personnel soignant. Il nous arrive parfois d'avoir des frissons. On voudrait alors pouvoir s'arrêter un instant, pouvoir  profiter pleinement de ce moment,  comme si on était à un concert. C'est plutôt original et c'est une chance de pouvoir entendre de futurs professionnels qui viennent jouer de leur bel instrument, des instruments parfois rare comme la harpe précisisémment,  dans le cadre de notre travail. C'est aussi un moment de grâce pour les patients et leur famille. On fait tout ce que l'on peut pour soulager la douleur et le stress. Il ya bien-sûr une pharmacopée pour cela mais cette expérience de musique vivante a elle aussi des vertus. Incontestablement.

Que dit la littérature scientifique?

Le va et vient constant du personnel soignant, le bruit des alarmes qui fonctionnent de manière quasi permanente, les situations de crise et d'urgence...tout cela engendre souvent de l'angoisse et de l'anxiété auprès des personnes hospitalisées. Maurane Balts termine ses études d'infirmière au service des soins intensifs qu'en réanimation. Elle a choisi de consacrer son Mémoire de fin d'étude aux effets de la musique sur le stress des personnes hospitalisées aux soins intensifs. " Dans la littérature scientifique, plusieurs études démontrent que le temps du sevrage respiratoire peut être diminué grâce à l'utilisation de la musique, cela en lien avec une diminution du stress. Ces études  prouvent par des données physiologiques que la musiq ue peut aussi entraîner une diminution de la fréquence cardiaque et respiratoire ainsi qu'une diminution de la tension artérielle." Si la musique n'est pas un médicament, elle peut en tout cas,  semble-t-il,  "distraire", détourner quelque peu le atient de son stress et de sa douleur. "On a pu observer que des patients ont ouvert la porte de leur chambre pour voir et écouter les musiciens jouer, que certains particulièrement nerveux ont finalement réussi à s'endormir, au grand soulagement de leurs proches" témoigne Ariane Szewczyk."

Faire sortir la musique de l'école

C'est la première fois que Chloé et Léa, les deux jeunes harpistes, vivent une telle expérience. "J'étudie la harpe au Conservatoire mais j'ai envie de faire découvrir cet instrument au plus grand nombre mais pas seulement dans le cadre d'un concert. Ici, dans un service de soins intensifs c'est évidement une expérience inédite. On sait qu'on joue pour des gens qui,  pour la plupart,  sont en souffrance. Savoir par la suite que ça leur a fait du bien, que ça les a apaisés, ça me procure beaucoup de joie. Cest le but aussi. " Les conditions et le contexte dans lesquelles ces musiciennes pratiquent ici  leur instrument sont évidemment déroutantes: " Il y a beaucoup de mouvement autour de nous" exprime Léa " on joue et puis on entend une alarme et on y est forcément sensible. On se demande ce qu'il se passe, des infirmières courent ou s'affairent dans les couloirs...On ressent beaucoup d'émotions en même temps. On est sollicité autant visuellement qu'auditivement." Le fait de n'avoir pas joué dans la chambre des patients, vu la taille imposante de la harpe et la difficulté de la déplacer,  a certainement  permis aux deux jeunes musiciennes de prendre de la distance. " On joue pour les patients, on ne les voit pas mais on sait qu'ils nous entendent " ajoute Chloé  "c'est émouvant et on est heureuse de leur offrir ça. Personnellement je ne sais pas comment j'aurais vécu cette expérience si j'avais été confrontée de manière plus directe aux patients et à leur souffrance." En effet, Chloé et Léa n'ont pas vu les patients pour qui elles ont joué. Elles n'ont pas vu cette dame qui venait d'être opérée, encore incapable de se lever. Allongée sur son lit, immobile, les yeux grands ouverts, elle est tout ouïe. Sur ses lèvres, un sourire d'une grande paisibilité. La bouche sèche, elle exprime péniblement à Ariane Szewczyk, l'infirmière chef de service, le bonheur, inattendu et bienvenu, que lui procure le son de la harpe. Ariane Szewczyk est particulièrement émue, tout comme  le personnel, tout comme nous, heureux de partager cette émotion.

 

 

 

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK