La "forêt" de Notre-Dame, une charpente presque millénaire partie en fumée

L'incendie de Notre-Dame de Paris a bouleversé le monde et plus spécialement les historiens de l'art. L'archéologue médiéval liégeois Patrick Hoffsummer est un spécialiste des charpentes de toitures de cathédrales. Professeur à l'université de Liège, il dirige à Liège, le centre européen d'archéométrie, une discipline qui étudie les techniques des artistes pour réaliser leurs œuvres. Cet historien de l'architecture collabore aussi avec le ministère français de la culture sur un projet d'ouvrage sur les charpentes du grand est de la France.

"Viollet-le-Duc doit se retourner dans sa tombe"

A Paris, il avait justement rendez-vous à la Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine français. C'est cette institution qui abrite le fonds Viollet-le-Duc, ce célèbre architecte qui a restauré notamment la flèche de Notre-Dame aujourd'hui disparue. "Je suis terriblement ému, comme tous mes collègues avec lesquels je me trouve pour le moment au ministère de la culture" témoigne Patrick Hoffsummer. "Là, j'entre dans le hall où se trouvent toutes les archives de Viollet-le-Duc, y compris une maquette de la flèche devant laquelle je suis passé tout à l'heure. Viollet-le-Duc a fait la flèche au 19ème siècle. Notre ami Viollet-le-Duc qui doit se retourner dans sa tombe. Rien que les charpentes, c'est aussi une catastrophe, et dans le bois, il y a tellement d'informations, à commencer par l'histoire de la forêt et l'histoire du climat. Dans les ouvrages du 19ème siècle notamment, ils ne parlaient pas de la charpente de Notre-Dame, mais ils parlaient de la forêt de Notre-Dame. Ça veut tout dire".

La charpente nous donne aussi des informations sur l'artisan de l'époque: "En plus, on est vraiment dans cette période de transition où le charpentier expérimente de nouvelles techniques au sortir des techniques plutôt romanes. Comment le charpentier a travaillé, comment il a débité son bois, comment il a équarri l'arbre, quel type de hache il a utilisé".

Le bois, un matériau "fragile"

Ce patrimoine en bois présent dans nos cathédrales, il est particulièrement fragile. "Paradoxalement, le chêne est un matériau qui, une fois en place, s'il est conservé au sec, se conserve j'allais dire éternellement" explique l'archéologue. "C'est quand même une charpente de 7-800 ans. Et en une heure, tout part en fumée. Le chantier de restauration, c'est toujours à haut risque, surtout quand il faut refaire les couvertures en plomb, ce qui est le cas ici, parce que les couvreurs travaillent avec des chalumeaux. Il suffit qu'un outil reste allumé ou bien tout simplement, qu'on ait fait une soudure qui a chauffé trop le bois, on ne le voit pas, on s'en va, on quitte le chantier, et une demi-heure après, ça démarre. Ici, j'ai entendu dire qu'on avait remis des protections incendie, je veux bien le croire, mais une fois qu'il y a un feu qui couve comme ça, on ne sait plus rien faire".

D'autres cathédrales ont été la proie des flammes

Et ce n'est pas la première fois qu'une cathédrale brûle, comme le rappelle Patrick Hoffsummer: "La cathédrale de Reims dont la charpente datait du 13e siècle, a brûlé au 15ème siècle. Ils ont refait une magnifique charpente au et puis elle a été bombardée en 1914. Maintenant, c'est une charpente en ciment armé, qui est assez remarquable d'ailleurs. La cathédrale de Chartres, pareil. Elle a brûlé au 19ème siècle. La cathédrale de Metz a brûlé au 19ème siècle parce qu'on y a organisé un feu d'artifice pour accueillir Guillaume II de Prusse... C'était réussi!".

A Liège aussi

A Liège, plusieurs charpentes en bois ont également pris feu: "Rien qu'à Liège, je peux vous faire la liste des charpentes qui ont brûlé depuis que je m'intéresse à ce sujet. Il y a Saint-Servais quand on fouillait place Saint-Lambert, il y a eu le Val Saint-Lambert, charpente du 13ème, qui est partie en fumée, là parce que c'était squatté, il y a eu le cloître de Saint-Denis, c'était au 18ème. Et la cathédrale Saint-Lambert, qu'on va ranger dans les faits de guerre ou les faits révolutionnaires".

Ce soir, Patrick Hoffsummer ne repassera pas devant Notre-Dame: "C'est trop difficile" conclut-il.

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