L'exil d'une famille malmédienne vers l'Allemagne à l'été 44'

En 44, Lily Pierry avait dû quitter Malmedy avec ses parents en direction de l'Allemagne. Aujourd'hui, Lily est âgée de 92 ans et vit dans le centre de Malmedy.
5 images
En 44, Lily Pierry avait dû quitter Malmedy avec ses parents en direction de l'Allemagne. Aujourd'hui, Lily est âgée de 92 ans et vit dans le centre de Malmedy. - © DR

Le témoignage d’un fait historique de la 2ème guerre mondiale méconnu et très surprenant vient de faire l’objet d’un ouvrage sorti de presse récemment. Ronald Goffart a retranscrit le témoignage de sa grand-mère Lily Pierry, une citoyenne de Malmedy, 13 ans en 1940, qui, à l’été 44', a quitté Malmedy avec ses parents en direction de l’Allemagne, alors que les Américains progressaient vers la cité.

Un exil volontaire, d'abord à Bonn où le père August avait un peu de famille, puis à Erfurt au centre de l'Allemagne, pour des raisons plutôt incroyables, ce qui ne fut pas sans conséquence pour la vie de la famille à son retour à Malmedy durant l’après-guerre. La famille Pierry ne fut pas la seule dans ce cas en région malmédienne.

Lily Pierry est aujourd’hui âgée de 92 ans et vit dans le centre de Malmedy. Nous vous proposons une interview forte, interpellante et sans concession.

Pourquoi votre famille a-t-elle décidé de quitter Malmedy ?

"Puisque qu’on avait peur, pas des Américains, plutôt des GI'S noirs, je ne vais pas dire qu'ils allaient manger les blancs, mais on nous avait raconté qu’on serait probablement massacrés. On a eu peur et on est parti surtout à cause de ça."

Vous aviez entendu des témoignages ou c’était des rumeurs ?

"Disons que les soldats, qui étaient dans le café de ma tante, racontaient que les Américains avançaient avec les noirs et qu’il fallait qu’on se méfie des noirs et qu’on ferait bien de se sauver car on ne sait pas ce qu’il pourrait arriver."

 Donc, c’est la seule raison pour laquelle vous êtes partie en Allemagne ?

"Oui ! On avait un commerce et il fallait abandonner tout évidement. Je suis partie avec ma maman, ma tante et quelques connaissances mais je ne saurai plus dire. Mon père August nous a rejoints par après".

Vous allez rester plus ou moins une année en Allemagne à Erfurt. Quelle était votre vie là-bas ?

"Ma vie était très belle. Mes parents ont été logés chez des personnes âgées. Ils avaient seulement une chambre mais ils avaient tout ce qu’il fallait pour cuisiner. Moi, on m’a expédiée dans une famille de paysans. J’ai été très bien reçue. Je travaillais pour les aider et payer ma nourriture. La vie était belle et personne ne nous embêtait, jusqu’au jour où on nous a obligés de revenir."

Une expérience un peu difficile vécue en Allemagne, vous avez été réquisitionnée.

"Effectivement, on reçoit une lettre indiquant qu’on doit se présenter à l’Aérodrome d'Erfurt, tel jour, telle heure. Quand je suis arrivée là, il y avait d’autres filles qui avaient été réquisitionnées. On a demandé ce qu’on faisait. C’était pour nous placer dans un certain travail. Moi, j’avais commencé l’école commerciale et donc on m’a mis dans un bureau avec un sous-officier. Ça a duré quelques mois quand même."

Et puis, l’aérodrome en question a été bombardé !

"Ils ont essayé de bombarder. Ils ont mitraillé ! C’est là que nous avons dû nous sauver dans le champ et nous coucher près des haies. Quand les avions sont partis, nous avons pu rentrer dans l’aérodrome. Ça a été un moment de panique. D’ailleurs, toutes les semaines, nous avions une réunion et on apprenait à manier une arme."

Puis alors, vient le moment, en été 45', où l'Allemagne battue décide que vous devez partir.

"Comme toujours, on reçoit une lettre de l’administration en nous disant qu’un train sera là tel jour, telle heure, telle gare et qu’il fallait qu’on monte dedans et retourner dans notre pays. Les gens ont rouspété, ils avaient peur évidemment. Entre-temps, nous savions ce qui se passait à Malmedy et personne ne voulait y retourner. Alors, on nous disait qu'on n'aurait plus de ravitaillement et plus de travail, qu'on était obligés de retourner".

L'accueil à votre retour à Malmedy se passe très mal?

"Dans le train, on a déjà arrêté tous les hommes et à Malmedy, on a arrêté le reste. On nous a mis sur le quai de la gare. On nous a fait déposer nos valises. Et de là, on a dû aller à la Sûreté pour être interrogés. Le soir, il était 23 heures ou minuit quand j’ai été interrogée. Je ne savais pas où je devais aller après. Ma tante est venue me chercher pour aller loger chez sa belle-sœur. Ma mère était arrêtée, mon père aussi , toutes les femmes, tous les hommes, et moi on m’a relâchée dans la nuit."

Et puis il y a cette ambiance hostile dans la population de Malmedy?

"Ouhlala! On nous criait "Heil Hitler! Un jour, je croise une ancienne copine de classe et je lui dis "bonjour Yvonne"; elle me répond "Heil Hitler, Lily Pierry"; je lui ai flanqué un poing dans la g..."

Quels étaient les principaux reproches que les Malmédiens vous adressaient?

"On était allemands. Mes parents n’ont jamais été dans un aucun parti. Moi, j’ai dû aller dans la jeunesse hitlérienne parce que c’était obligatoire. On fabriquait des jouets pour les enfants, on faisait de la gymnastique, etc".

La population malmédienne ne vous a pas pardonné d’être partis en Allemagne

"Non, c’est le problème. Et puis, maman était allemande mais encore une fois, mon père et ma mère n’ont jamais porté l’uniforme. Ils n’appartenaient à aucun parti."

A quel moment peut-on dire que votre vie s'est stabilisée à Malmedy ?

"Grâce au commerce. On avait un commerce qui marchait très bien. Ma maman ne parlait pas un mot de français mais tous les Malmédiens parlaient allemand. Et donc, quand on venait au magasin, on parlait allemand avec maman."

Vous avez retrouvé une bonne relation avec les Malmédiens?

"Oui, ça a duré un bon moment mais ça s’est remis petit à petit. On n'a jamais plus rien entendu. Quand on a recommencé le magasin, on a dû attendre quelques années parce qu’on était incivique soi-disant. Quand on a été bombardé, il a fallu déclarer. J’ai dû faire ça et notre dossier de reconstruction a été mis tout au fond. Pour pouvoir reconstruire, on a dû attendre quelques années quand même. On a reconstruit, on a recommencé le magasin et ça a marché."

Le récit complet de Lily Pierry et de son exil en Allemagne avec ses parents en 1944 a donc été retranscrit fidèlement dans l'ouvrage de Ronald Goffart, son petit-fils, intitulé "Lily, une enfance à Malmedy pendant la seconde guerre mondiale", un livre préfacé par le Professeur Francis Balace.

Ce livre est disponible dans toutes les librairies mais aussi au musée de Baugnez 44’, à l’Espace touristique " Malmundarium" à Malmedy.

Toutes les infos sur lily-malmedy.eu (Editions Jourdan – 19.5 €)

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK