Inondations : ne pas pouvoir secourir tout le monde, la grande frustration des pompiers

Un peu plus de deux mois après l’inondation dans les vallées de la Vesdre, de la Hoëgne et de l’Ourthe, l’heure est au bilan chez les pompiers. Des pompiers souvent sinistrés eux-mêmes et qui dès les premiers moments étaient sur les lieux de ces drames. Le commandant Quentin Grégoire, de la zone Vesdre-Hoëgne-Plateau se souvient surtout d’un insupportable sentiment d’impuissance.

Quentin Grégoire, vous êtes le commandant de la zone de secours Vesdre, Hoëgne et Plateau. Racontez-nous le tout début de l’inondation pour les pompiers de la région verviétoise.

Pour nous, ça a commencé le mardi 13, en soirée, avec des évacuations de camps de mouvements de jeunesse, principalement sur Jalhay, également du côté d’Henri-Chapelle, autour de Herve aussi. On a eu plusieurs communes impactées pendant la nuit. Et le mercredi matin, on me prévient que la commune de Theux déclenche une phase d’alerte communale. Très vite après, la Ville de Spa. Suite à ça, la gouverneure ff déclenche l’alerte provinciale et puis tout s’embraie assez rapidement.

A ce moment, la caserne de Theux est déjà inondée ?

A ce moment-là, non. C’est durant la matinée, vers 10h30, qu’on m’avertit qu’elle est inondée. Ça permet de prévenir la caserne de Pepinster qui va pouvoir évacuer ses véhicules et la plus grande partie du matériel.

Sur Theux, il est trop tard pour évacuer le matériel ?

Sur Theux, il y a déjà des véhicules en intervention. Donc, ces véhicules-là ne sont pas abîmés. Pour le reste, évidemment, il y avait des pompiers dans la caserne qu’on n’a pu aller récupérer que vers minuit, quand on a pu accéder au site. Parce qu’avant ça, ni en bateau, ni en véhicule il n’était possible d’y entrer. L’eau était là. C’était trop tard.

Ils étaient coincés à quel endroit ?

Certains étaient au rez-de-chaussée et ont pu, avec l’aide de collègues, remonter à l’étage. Et donc ils ont attendu les secours là, à l’ancien dispatching de la caserne où ils s’étaient mis en sécurité. Tout a été assez vite. Dès le premier jour on a eu entre 140 et 160 personnes sur le terrain. Je parle de pompiers de la zone. On a eu aussi des renforts d’autres zones, de la province de Liège, d’ailleurs en Wallonie, de Flandre, et même d’autres pays. On a eu beaucoup de pompiers à coordonner. Ceux de Theux étaient en sécurité. Ils savaient qu’on allait venir les chercher dès que possible, mais on essayait d’évacuer les personnes pouvant encore l’être.

Ça a été des journées intenses. Au centre de crise provincial, ça a duré entre trois et quatre jours non-stop. On prenait des décisions, on envoyait les secours là où c’était possible. L’eau continuait à monter et charriait des flots de véhicules, d’arbres, de déchets en tous genres. Les bateaux pour la plupart étaient inefficaces. Ils arrivent à réaliser quelques sauvetages en bord de torrent, mais là où c’était vraiment le torrent, seuls les hélicoptères auraient eu accès et on ne pouvait pas les utiliser à cause du plafond qui était trop bas !

Des gens sont restés coincés tout près de la caserne de Theux et sont restés totalement inaccessibles pendant 24 heures. On a pu réquisitionner des engins de génie civil qui ont fait un travail énorme, mais même eux, à un moment donné, ont dit "on ne peut plus. On roule dans un mètre et demi, deux mètres d’eau, mais par moments, on ne sait pas sur quoi on roule ni si on est toujours sur la route." Au bout du compte, ils n’arrivaient plus à avancer. Donc oui, il y a des gens qui sont restés coincés pendant vingt-quatre heures et ça, c’est une grande frustration, pour les gens forcément, mais aussi pour les secouristes, d’avoir envie d’y aller mais de ne pas pouvoir.

On se sent impuissant dans ces cas-là ?

Oui, on se sent impuissant. Que ce soient les pompiers sur le terrain qui aimeraient bien en faire plus, que ce soit nous au centre de crise qui aimerions envoyer plus de moyens, effectivement on se sent impuissant. La différence entre une crise et un désastre, c’est que dans un désastre les organes de gestion sont eux-mêmes touchés. Ici, on avait des administrations communales qui étaient noyées, des maisons de police, des casernes, le personnel des différents services de secours qui était impacté aussi. En plus de devoir gérer des crises, ce qu’on a l’habitude de faire, quand nous-mêmes sommes touchés, c’est encore plus compliqué.

Entre dix et vingt pompiers au minimum ont eu l’inondation chez eux. Et malgré ça, ils étaient présents pour porter secours à la population. Même si c’est leur métier et qu’ils le font volontairement, c’est très compliqué de se dire "on va sauver les gens" alors que leurs familles, chez eux, attendent elles-mêmes du secours !

Deux mois après la catastrophe, dans quel état psychologique sont vos pompiers ?

Globalement, on s’en sort. Cependant, c’est aussi après coup qu’on repense à ce qui a été fait. Et donc oui, psychologiquement, ça peut rester compliqué. Il y a des pompiers dont la maison a été ravagée et qui doivent se reconstruire au niveau personnel. Il y a aussi cette impression de "trop peu". On est présent, on veut secourir le citoyen, mais on ne sait pas aller jusqu’à lui, parce que le courant est trop fort, parce qu’il y a trop de débris, parce que l’accès est impossible. Les pompiers ont pris des risques pour essayer de sauver le maximum de personnes. Il y a malheureusement 39 victimes décédées. Heureusement, des milliers d’autres ont pu se sauver ou être secourues. Une quinzaine de collègues ont quand même failli y passer.

Ces quinze-là, comment vont-ils ? Ils retravaillent ?

Oui. Ils retravaillent presque tous. Mais il peut y avoir des appréhensions ou des questions. On a fait assez rapidement un premier débriefing d’appui psychologique aux intervenants. On prévoit d’en faire un deuxième. Et on va suivre ça sur le long terme. Parce que certains, qui auraient pu ne rien ressentir au début, peuvent subir un contrecoup.

La technologie ne peut pas tout résoudre. Il faut se rendre compte qu’en 2021, la société croit que tout est possible technologiquement, qu’on aura toujours internet, que des moyens lourds vont venir nous sauver… Il faut se rendre à l’évidence : la nature est là et elle est plus forte que tous nos moyens technologiques. On a vu ce que ça a donné avec les hélicoptères et les drones. La couverture gsm est tombée dans certaines communes, le système de télécommunications Astrid, qui est spécifique aux services de secours également. Il a fallu sécuriser en catastrophe des stations électriques parce que sans ça, pendant des semaines il n’y aurait plus eu d’électricité.

On estime normal d’avoir toute la technologie à portée de mains et qu’elle nous sauvera, mais c’est un mythe. On doit être capables de se prendre en mains nous-mêmes pour nous secourir quand c’est nécessaire. Quand un volcan est en éruption et que la lave coule, on ne l’arrête pas, on a juste à se sauver. Ici, l’eau montait de telle manière qu’elle emportait tout sur son passage. Il fallait attendre que ça passe et se mettre en sécurité.

Qu’est-ce qui a rendu votre travail difficile ces jours-là sur le terrain ?

D’une part, c’est la durée de la crise. Habituellement, des inondations, ça monte pendant quelques heures et puis ça redescend, mais ici, c’est monté pendant presque quarante-huit heures sans arrêt. Il y a aussi le fait que les accès aux endroits sinistrés étaient totalement détruits ou alors très longs. Même ceux qui avaient la connaissance géographique du secteur avaient du mal à s’y diriger. On a reçu des renforts de toute la Belgique et même de l’étranger, mais il a fallu amener ces gens aux bons endroits et ça, c’était compliqué à gérer. On savait aussi que certains bateaux risquaient de ne pas pouvoir intervenir. Parce qu’à ces moments, il y avait encore trop de débris, mais ils devaient être prêts, sans qu’on sache à quel moment on pourrait les lancer au secours des gens.

Aurait-on pu anticiper ce qui s’est passé ? Et réagir mieux ?

Anticiper… C’est compliqué… On a régulièrement des alertes météo sur le 1722, mais jamais de cette ampleur. Oui, la question de l’anticipation pourrait se poser. En tout cas, il faudra tirer les leçons de ce qui s’est passé. Est-ce qu’il faut adapter le matériel ? Parce que du matériel pour intervenir dans ces eaux-là, en réalité, ça n’existe pas ! Même dans les équipes internationales qui ont l’habitude de ces catastrophes, ils viennent au moment de la décrue pour évacuer les gens. Mais ils tirent le bateau à pied. Ici, c’était impossible. C’était très dangereux de se mettre à l’eau avec tous ces débris qui déferlaient.

C’est une catastrophe ce qu’on a connu. Elle est d’une ampleur jamais vécue. Mais on ne peut pas dire que ça n’arrivera plus. En six ans de zone de secours, c’est la troisième inondation qu’on connaît. Il y a eu Welkenraedt et Dison, puis Spa. Il y a d’autres phénomènes climatiques qui arrivent, que ce soit des tempêtes, des chutes de neige terribles, des feux de forêt, la nature est là. On doit malheureusement se préparer de plus en plus à faire face à ça. Il y a une analyse à faire pour éviter, anticiper, pouvoir réagir correctement à chaque catastrophe qui va survenir.

La première chose, c’est d’essayer de comprendre ce qui est arrivé. Est-ce que ça peut se reproduire dans de telles proportions ? Est-ce qu’il faut adapter nos procédures, notre matériel, notre organisation ? Il faut travailler sur la culture de la crise. On a essayé de sauver le maximum de personnes, mais il y en a qu’on a voulu évacuer et qui répondaient "non, non, on veut rester encore un peu". Le problème, c’est qu’après, il faut prendre des risques pour aller sauver ces gens qu’on aurait pu évacuer de manière plus sécurisée. Il y a vraiment une culture de la crise que chacun doit essayer d’apprendre. Il faut pouvoir à un moment donné décider parce qu’après, ça peut être trop tard.

Dans quel état se trouvent les casernes de Theux, Limbourg et Pepinster ?

A Pepinster, l’eau est montée d’à peu près 80 centimètres. On doit surtout assécher les murs et remettre ça en état. A Theux et à Limbourg, ce sont beaucoup plus des dégâts structurels. Les deux casernes sont opérationnelles. Les pompiers sont dedans. Ils ont accès à leurs équipements. Néanmoins, il y a encore de gros travaux à réaliser. Il faut que les experts des assurances viennent avant qu’on ne puisse reconstruire. En sachant qu’à Theux, la berge de la rivière qui a été refaite doit encore être vérifiée. Elle n’est pas encore étanche puisque c’est un travail provisoire.

La caserne de Theux est à cet endroit depuis longtemps. L’ancienne caserne y était déjà. Est-ce que c’était une bonne idée de la construire là ? Avec le recul, on peut se poser toutes les questions, mais on ne se souvient pas d’une inondation comme celle-ci. Est-ce qu’on aurait pu prévoir l’imprévisible ? Je ne le pense pas. De toute façon, elle est opérationnelle et il n’est pas prévu de la déménager maintenant. Les casernes de volontaires restent implantées au cœur des villages. Les pompiers doivent être proches pour pouvoir être rapides. Il n’est pas question de la fermer ou de la déplacer.

Structurellement, rien n’a bougé. Elle est stable, elle est sécurisée. Il y a effectivement des travaux de reconstruction à mener. C’est sa partie arrière qui a été fort touchée. Il y a toute une partie du terrain qui n’est plus là ! Ce qui existait comme parking et puis comme terrain derrière n’existe plus ! Et puis il y a le mur qui séparait la caserne du voisin. Il a cédé sous la pression de l’eau. Il a cassé toutes les parois vitrées qui contournaient l’arrière de la caserne. Pour le moment, c’est fermé avec des planches, mais c’est une partie qu’il faudra reconstruire, soit à l’identique, soit avec un voile de béton sur un mètre et demi. Tout ça est en discussion avec la commune qui est propriétaire. Mais tant que ça n’a pas été analysé par les experts, on ne peut pas faire tous les travaux qu’on souhaiterait.

On a pu remarquer l’extraordinaire solidarité des corps de pompiers à travers le pays et même à travers l’Europe !

Oui. On a eu tout de suite l’aide des zones voisines, de Wallonie, de Flandre, des pays étrangers. Non seulement, ils sont venus prêter main-forte, mais après la crise, ils nous ont prêté des véhicules pour remplacer ceux qui sont inutilisables ou perdus. On a deux camions "feux de forêt" par exemple. Parce que les deux nôtres, qui ont fait un travail très important – ils sont très hauts et donc ils ont pu rouler dans beaucoup d’eau - sont hors-service. On a un camion-citerne, une auto-échelle, un véhicule de désincarcération, un véhicule-atelier, différentes camionnettes. On les a eus très vite. C’est vrai qu’on voit la solidarité qui joue et qui est réconfortante. En deux messages, on a pu demander qui était prêt à venir en renfort et on avait des réponses. Cette solidarité est très positive et est à souligner.

 

 

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