Dessine-moi la pauvreté, ou comment briser un tabou à l'école

Comment parler de la pauvreté dans une école où la plupart des enfants viennent d’un milieu précarisé ? C’est loin d’être simple ! A l’école communale du Val, à Vaux-sous-Chèvremont (Chaudfontaine, Province de Liège), Joy Debouny a tout de même accepté d’évoquer le sujet avec ses élèves de cinquième primaire.

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Un atelier sur base de photos pour inciter les enfants à se confier © RTBF

" Vous allez recevoir sur chaque table une série de photos. Choisissez celle qui vous parle le plus ". Madame Joy a la voix qui porte mais le sourire prompt. Une posture qui impose tout naturellement le respect. Le chahut dans la salle de classe est vite étouffé.

Sur les photos, des scènes de misère, souvent immortalisées à l’autre bout du monde. Les élèves découvrent ces images dérangeantes, d’enfants d’à peu près leur âge. " On voit leurs côtes, ils n’ont pas de vêtements et demandent à manger ", résume un petit garçon. Autre photo qui interpelle les écoliers : celle d’une petite fille qui tient dans les mains un carton où l’on peut lire l’inscription en anglais " Aidez-moi ". " Est-ce une petite fille qu’on ne pourrait voir que dans un autre pays ? ", interroge Madame Joy. " Non, j’ai vu une petite fille à Liège qui n’avait pas de maison ", répond du tac au tac une élève.

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Des "horloges d'émotions sont accrochées à l'entrée de la salle de classe © RTBF

Le pauvre, c’est l’autre

Pour ces enfants, la pauvreté c’est forcément " l’autre ". Celui qui vit à l’autre bout du monde ou celui qui n’a vraiment rien. Chacun y va de sa définition : " ils ont des vêtements sales ", " ils n’ont rien à manger ", " ils n’ont pas de maison ". Pourtant, " quand on creuse un peu, on voit bien qu’il y a une certaine précarité chez eux ", explique l’institutrice en aparté. " Ils ne se rendent pas compte du milieu d’où ils viennent. Ils ne côtoient pas de gens aisés. "

Quand les enfants évoquent finalement les problèmes financiers de leurs parents, c’est toujours avec pudeur et retenue. " Moi des fois quand on arrive fin du mois, maman elle n’a plus beaucoup beaucoup, donc des fois on mange des pâtes ou plutôt des œufs ", raconte une fillette. " Chez mon papa c’est vraiment difficile parce que parfois il ne lui reste que 10 euros pour finir le mois ", révèle un autre enfant.

 Tu sais Madame, moi je connais un pauvre !

Au fil de l’atelier, les langues se délient. Un garçon profite de la pause pour interpeller son institutrice.  " Tu sais Madame, moi j’en connais un, un pauvre ! C’est mon papa ". Court silence. La discussion se poursuit en tête-à-tête. " C’est venu spontanément et pendant qu’il me parlait, j’ai bien senti qu’il était au bord des larmes ", nous confiera ensuite l’enseignante. " Je trouve ça bien qu’il puisse se sentir assez en confiance pour partager des choses comme ça ".

Horloges d’émotions

Et pour créer ce climat de confiance, Joy Debouny a inventé toute une série d’outils. Des outils imaginés pour libérer la parole. Il y a par exemple ces " horloges d’émotions ", punaisées juste à côté de la porte d’entrée. " Chaque enfant a la sienne. Quand il entre en classe le matin, il met une petite pince à linge sur son émotion du moment. ", explique l’institutrice. Excité, heureux, détendu, mais aussi démoralisé ou anxieux… Des mots qui servent toujours de point de départ à la discussion. Et souvent, Madame Joy reçoit des élèves stressés ou tristes dans sa classe. " Parce qu’ils n’ont pas assez dormi, parce qu’il y a eu des problèmes à la maison, parce que maman a oublié de les réveiller, parce que papa devait les chercher la veille à l’école et qu’il a oublié… "

Pour Madame Joy, le quotidien en classe n’est pas toujours simple à gérer et elle l’admet : elle n’est pas épargnée par les moments de découragements. Mais elle préfère retenir le positif, comme les sorties de classes où les élèves "découvrent tout ". " Les enfants de milieux aisés ont l’habitude. Ils sortent plus souvent. Ils vont plus régulièrement en vacances. Ici, leur culture générale est faite à l’école uniquement et ils sont émerveillés de découvrir ce qu’il y a en dehors de la maison et du quartier".

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Joy Debouny a décidé de "choisir ses combats" © RTBF

Choisir ses combats

Pour Joy Debouny, l’essentiel c’est de "choisir ses combats ". Un devoir pas fait, un gros mot qui fuse dans les rangs… l’institutrice a appris à lâcher du lest sur beaucoup de choses. " Il faut se souvenir que certains ont dû mettre le réveil, se lever, faire leurs tartines et venir tout seuls. A cet âge-là, c’est déjà beaucoup " 

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