Warcoing: "On n'est plus de simples ouvriers, on nous donne les clés de l'usine"

Chez Cosucra, les 300 travailleurs testent une nouvelle manière de fonctionner: l'entreprise libérée. Bye-bye la pyramide hiérarchique traditionnelle, avec des ordres donnés d'en haut, exécutés par la base. Ici, les rapports sont beaucoup plus "horizontaux", des binômes pilotent certaines zones de l'entreprise. Un ouvrier de production peut donner son avis sur l'achat de telle ou telle machine. Jacques Crahay, le patron de Cosucra et président actuel de l'Union Wallonne des Entreprises, veut convaincre d'autres entrepreneurs "d'oser l'entreprise libérée". Qu'en pensent les salariés? Quel impact sur leur quotidien? Nous leur avons posé la question. 

Au loin, les premiers villages flamands. Plus proche, une péniche, qui glisse sur le fil de l'Escaut. Nous retrouvons Stéphane Roos à hauteur des bassins d'épuration. C'est un des "petits nouveaux" de l'entreprise, engagé en mars. "Avant, je travaillais en région liégeoise, j'habitais Bruxelles. J'ai tout quitté, et je suis venu ici". Il n'a pas postulé par hasard, chez Cosucra. "Sachant qu'ils fonctionnaient comme une entreprise libérée, j'ai eu envie de poser ma candidature. Ca m'attirait. Je pense que le fonctionnement classique, avec une structure très hiérarchisée, cela mène à moins d'efficacité". Ce qu'il apprécie le plus? "La possibilité de faire des tâches très diversifiées. "Voyez, ici, la gestion de la station d'épuration. Ce n'est pas dans mes compétences de base! Je suis ingénieur électromécanicien. Je ne suis pas du tout dans la biochimie, à la base, mais je m'y suis frotté. Et ça m'a plu. C'est bénéfique pour ma carrière, et pour mon épanouissement personnel".
 

Sur l'autre site, où l'on transforme des petits pois, nous rencontrons Cédric Dodergnies. Arrivé comme ouvrier de production, il y a 20 ans, Cédric Dodergnies est désormais spécialisé en maintenance. "Avant, les managers décidaient des plans de maintenance et de surveillance". Aujourd'hui, tout a changé. Ce sont des binômes, sur le terrain, qui proposent des solutions. "En fait, dans chaque zone, on a un pilote et un émissaire : quelqu'un de la production et de la maintenance. On nous laisse carte blanche pour faire les préventifs, les dépannages, interventions. S'il y a des investissements à faire, à nous de contacter les fournisseurs, demander des devis...On nous donne les clés de l'usine, en quelque sorte". Dernièrement, Cédric s'est occupé de la future ligne d'ensachage. "On a visité des usines, établi des critères. Et nous avons été suivis par Cosucra".

Une petite victoire, pour Cédric et son binôme, mais surtout une marque de confiance envers des travailleurs qui endossent de nouvelles responsabilités. "C'est aussi plus stressant", reconnaît notre spécialiste de la maintenance. "On doit rendre des rapports, sur le travail qu'on effectue. C'est souvent une surcharge de boulot, si on veut bien faire les choses". Et pourtant, il ne regrette pas l'entreprise "d'autrefois". "Aujourd'hui, on n'est plus de simples ouvriers, on nous écoute. Les groupes se resserrent, il y a une meilleure ambiance. On sort du 'c'est pas de ma faute, c'est la faute de l'autre'". 

Ce que dit Cédric, ça parle à Claire Delannoy. Elle n'a pas la fonction la plus populaire, a priori, chez Cosucra, vu qu'elle effectue des contrôles qualité. "Avant, quand je faisais des tours d'hygiène, on était considéré comme des gendarmes. Aujourd’hui, on commence par essayer de comprendre pourquoi tel secteur est un peu sale. On veut savoir comment c'est arrivé, comment améliorer, plutôt que de toujours donner des ordres". Elle aussi a remarqué une augmentation de sa charge de travail, mais elle va de pair avec plus de reconnaissance. "Le fait de voir que des personnes de terrain vont venir directement vers moi, que j'ai gagné leur confiance, et qu'on travaille ensemble, c'est gratifiant. Voir aussi que nos clients sont contents, de la façon dont l'entreprise répond à leurs besoins, voir que ça marche: c'est une forme de reconnaissance, pour ce que nous faisons". Reconnaissance aussi, dans les échanges au quotidien, "un simple bonjour, un merci, savoir dire que quelque chose est bien fait: c'est important aussi!"

Eux sont très satisfaits du nouveau modèle pris en marche, ils sont "montés dans le train", pour reprendre une image véhiculée par les experts du changement en entreprise. Tout le monde n'a pas su s'intégrer, certains sont même partis, reconnaît Jacques Crahay, le patron de Cosucra. "Nous avons certainement enregistré des départs, liés à cela, ce n'est pas évident. A l'inverse, lors des engagements, nous faisons beaucoup attention aux aspects de personnalité. Nous nous focalisons moins sur les compétences professionnelles que sur la capacité des candidats à pouvoir collaborer avec leurs collègues, sans vouloir...être un chef".

Il est convaincu du potentiel de l'entreprise libérée. "L'innovation managériale, je trouve ça tellement génial, ça m'amène beaucoup de joie. J'essaye de donner le goût à d'autres entrepreneurs d'aller dans cette voie. Au sein de l'Union Wallonne des Entreprises nous organisons des rencontres, tous les 6 mois, la prochaine aura lieu le 19/11. Un entrepreneur français viendra expliquer comment il procède, et le but est de créer de l'entraide, des parrainages, compagnonnages entre entrepreneurs". 

Il ne cache pas les difficultés qu'un patron peut avoir, lorsqu'il "change de modèle". "La confiance, c'est sans doute le point le plus compliqué. Le patron prend tous les risques, toutes les responsabilités. C'est difficile de se dire "ok je vais confier cette responsabilité là à d'autres". La culture au sein de l'entreprise doit aussi changer. De big boss, il faut savoir devenir coach, coordinateur, au plus près de ses équipes...sans les espionner! "Mes relations avec les personnes ont fortement changé. Je me suis longtemps abstenu d'aller sur le terrain. Maintenant, j'essaye d'y être le plus souvent possible. Je pose des questions, pas toujours sur le domaine strictement professionnel! Bien sur les gens me voient toujours comme le patron! Mais quand je les salue, je suis Jacques. Je vais les voir, je discute avec eux, je suis là pour répondre à leurs questions aussi. Ca n'a l'air de rien, mais je pense que ça met en confiance"