"Ne rien faire", un nouvel art de vivre aux multiples vertus

Aux Pays-Bas, on appelle ça le " Niksen ". Pas si facile à pratiquer, dans des sociétés exigeantes comme les nôtres, "ne rien faire" permettrait non seulement de recharger ses batteries, mais aussi de lutter contre le stress ou même d'entretenir sa mémoire. Nous avons rencontré des adeptes de ce nouvel art de vivre.

S’il existait un concours de " Miss To-do list ", Laure-Anne aurait pu le remporter. Il y a quelques années, impossible de débuter sa journée sans un post-it saturé de mots-clés. Le moindre jour de congé était subdivisé en tâches incontournables. " Faire du sport. Les courses. Un lunch avec une copine à midi. Des coups de fil. Les tâches ménagères ". Cocher des cases, toujours plus, toujours plus vite ! " Plus j’en faisais, moins je tolérais de n’avoir rien à faire ". Une grasse matinée ? Allons donc ! La honte ! " Dormir était une perte de temps ! Je me devais d’être ultra matinale ".

Valérie, elle, a longtemps été guidée par le mythe de la " femme parfaite ". " Il fallait être la meilleure au boulot, la meilleure des mamans, l’épouse idéale… " Répondre à tous, tout le temps, et de la meilleure des manières : longtemps, tel a été le leitmotiv de cette saint-ghislainoise. " Au boulot, si un truc ne fonctionnait pas depuis 20 ans… Rien à faire ! Je devais le résoudre ".

Quant à Yves, en " bon " indépendant, il partait en vacances " le moins possible ", l’ordinateur sous le bras, le GSM toujours allumé pour ne pas louper un client. Du lundi au dimanche soir, sa semaine était découpée en tâches et en horaires. Il fallait être partout à la fois : un super papa, à la tête d’une entreprise florissante, impliqué dans de nombreuses activités, sportives ou caritatives. Prendre du temps pour soi lui paraissait dangereux (pour ses affaires) et égoïste (vis-à-vis de ses proches).

 

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"Ne rien faire", un nouvel art de vivre aux multiples vertus © Tous droits réservés

Un beau jour, Laure-Anne, Valérie et Yves ont senti qu’ils avaient franchi la ligne rouge. " Une porte claquée au bureau. Des pleurs non-stop ", raconte Valérie. " Le diagnostic d’un burn-out ", pour Laure-Anne. Et pour Yves, un cancer à même pas 50 ans. Ils ne mettent pas tout ce qui leur est arrivé sur le compte de l' " hyperactivité ". Reste que le mental ou le corps leur a imposé une pause. Et depuis, ils en sont convaincus : savoir s’arrêter, c’est salutaire.

Laisser son cerveau vivre sa vie

Aux Pays-Bas, " ne rien faire " prend les allures d’une nouvelle philosophie de vie, à l’instar du Hygge danois. Ça s’appelle le Niksen. Apprendre à se poser, sans culpabiliser, permettrait de diminuer le stress et augmenter sa propension au bonheur. Des études scientifiques démontrent également les vertus de l’oisiveté, pour notre cerveau. "Lorsqu’on ne fait rien, l’activité cérébrale ne s’arrête pas", résume Damien Brevers, enseignant et chercheur en psychologie cognitive à l’université de Luxembourg.

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Damien Brevers © C Legrand

Le cerveau va entrer dans ce que l’on appelle le "réseau Mode par Défaut". Très concrètement, il va se mettre à travailler, "dans son coin". Avec quels résultats ? "Un traitement de l’information en profondeur. Ce qui va permettre, par exemple, d’ancrer des souvenirs dans notre mémoire autobiographique, notre mémoire à long terme. Cela va également stimuler les pensées créatives". Face à un casse-tête en apparence insurmontable, au boulot, il serait donc plus efficace d’aller faire un tour, plutôt que de s’entêter. Le cerveau pourrait avoir trouvé la solution, comme un grand, pendant que nous rêvassions à la machine à café.

Ne rien faire : mais comment faire ?

"La question est judicieuse, ce n’est pas si évident que cela", admet Damien Brevers. "Dans nos expériences, lorsqu’on fait des IRM, on demande aux gens de fermer les yeux et de ne penser à rien de particulier". Pour Albert Moukheiber, Docteur en neurosciences et psychologue, "ne rien faire" se décline de trois manières.

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"Ne rien faire", un nouvel art de vivre aux multiples vertus © We Are - Getty Images

"Soit rêvasser, tout simplement. Comme quelqu’un que vous regardez les yeux dans le vague, dans les transports en commun. Ou faire un trajet en voiture d’un point A à un point B en mode pilotage automatique. On discute avec soi-même". On peut tout à fait cuisiner, se promener dans cet état mental. "Ne rien faire c’est aussi ne pas viser la performance. Ne pas chercher à atteindre un but". Aucune pression, ni dans la pratique sportive, ni dans le travail, ni même quand on lit (deux chapitres sinon rien !). Enfin, il y a le "désengagement intentionnel": laisser vagabonder ses pensées, sans s’y accrocher. "Et ce n’est pas de la méditation, car on ne doit pas contrôler sa respiration, réaliser une forme d’exercice. On se laisse aller, on se fout la paix en fait", résume notre spécialiste.

La dictature du bien-être

Albert Moukheiber insiste sur l’importance de "l’attitude" que l’on adopte, plus que l’activité pratiquée en elle-même. "On assiste parfois à ce que j’appelle la dictature du bien-être, ou du bonheur. Je dois mettre mon réveil à 5 heures du matin, pour faire ma méditation du lever au soleil. Je dois manger sain, mon corps est un sanctuaire. Ça, c’est l’orthorexie. Je ne dois jamais m’énerver, garder une paix intérieure. Toute cette pression que l’on se met peut être une source d’anxiété énorme. Même le sport ! Si je ne cours pas 3 fois par semaine mes 5 kilomètres, je n’atteins pas mes objectifs".

A bas les contraintes que l’on s’impose, à l’entendre : voilà le secret d’un "mieux être". La régularité serait aussi une des clés, pour ressentir des bénéfices de ce lâcher-prise. "C’est mieux de prendre une pause de deux minutes toutes les heures, toutes les deux heures, plutôt que d’être sous pression non-stop pendant deux semaines en se promettant de souffler un week-end. On a besoin de récupérer quotidiennement", souligne Albert Moukheiber. "Pour être un peu cru, on passe aux toilettes plusieurs fois par jour, on mange 3 fois par jour, on dort tous les jours. On ne se dit pas je vais arrêter de dormir pendant une semaine, je dormirai tout le week-end !" Si on ne l’impose pas à notre corps, à nos fonctions vitales, pourquoi le faire à notre mental ?

Ils l’ont mis en pratique

Laure-Anne, Valérie et Yves ont, chacun à leur manière, testé le " Niksen ". Peut-être pas dans sa forme la plus extrême. " Ne comptez pas sur moi pour me vautrer dans un divan ", prévient Yves. "Je déteste toujours glander", poursuit Laure-Anne. Mais ils prennent du temps pour eux, se ménagent des plages, dans leur agenda. "Ça peut sembler bizarre de devoir programmer ce temps pour soi, mais ça fonctionne", témoigne notre indépendant montois. "Je vérifie bien sûr que cela convienne pour tout le monde, pour ma famille. Mais ensuite je mets ces plages en numéro 1 dans mon agenda. Et je m’y tiens". Son truc, ce sont les balades en forêt. GSM en mode avion. Sans souci de performance. " Je me suis réapproprié du temps égoïste. Des rituels. Des moments de qualité où je peux me poser. C’est une chance de pouvoir se permettre cela, mais je me dis aussi que c’est un choix. Je pourrais gagner plus, mais j’ai suffisamment pour vivre. Ma société va bien, elle n’a pas croulé parce que j’ai levé le pied".

Laure-Anne s’est mise au yoga, "une claque ! Moi qui pensais que c’était un truc de hippie". Comme Yves, elle a éliminé un maximum de contraintes. Même quand elle fait du sport, elle ne s’inflige plus une heure de jogging, et si c’est un jour "sans", tant pis. Les baskets (ou le tapis de yoga !) resteront au vestiaire.

Valérie a fait un grand ménage dans sa vie. Elle a notamment accepté l’idée de ne plus travailler à temps plein. Elle s’est posée et a fait le point, dans tous les domaines. Elle a divorcé. Repris des activités juste pour elle, pour souffler, reprendre confiance. "S’arrêter c’est aussi se donner le temps d’aller au fond de soi-même. Voir ce qui ne va pas. En fait, remplir à fond ces journées, je vois cela comme une façon de fuir. On se fuit soi".

Pour eux trois, ne "rien faire" est devenu une activité à part entière. Pas la plus simple, dans une société de la performance. Ils ont ressenti de la culpabilité, essuyé parfois des remarques. Mais aucun des trois ne veut revivre la vie "d’avant", à 300 à l’heure. "J’étais le nez dans le guidon, je ne voyais plus ce qui était en train de se passer. C’est fini, cette vie-là", promet Yves. 

Pour accompagner un de vos prochains moments de pause, pourquoi pas quelques pages (pas trop!) de "La Philosophie du Paresseux", best-seller de Jennifer Mc artney? Avec en fond sonore les encouragements de Serge Gainsbourg ( "Les Petits Riens")

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