Marchés publics: les petits bureaux d'architectes n'ont pas le moral

Tous les architectes ne s’appellent pas Santiago Calatrava, Jean Nouvel ou Daniel Libeskind. Tous ne bénéficient pas d’un nom prestigieux, reconnu internationalement, ni d’une équipe de plusieurs dizaines de personnes. Les plus petits bureaux ont de leur côté de plus en plus de mal à vivre. "Ce n’est pas compliqué: notre chiffre d’affaire en 5-6 ans a été divisé par deux", témoigne un architecte hennuyer qui souhaite rester anonyme. Le son de cloche est le même du côté de l’UWA, l’Union wallonne des Architectes, qui a sondé récemment ses membres: "52% des architectes wallons considèrent qu’ils n’auront pas assez de travail l’année prochaine pour s’en sortir, avec des chiffres d’affaire qui ne vont pas évoluer. De plus, 70% des architectes wallons disent ne plus avoir le moral et ne plus conseiller ce métier à leurs enfants", confirme son directeur, Gaëtan Doquire.

Des références "tirées par les cheveux"

Les architectes voient plusieurs raisons à ce tableau plutôt morose. La plupart d’entre eux soulignent surtout les difficultés pour les petits bureaux régionaux de décrocher des marchés publics. Les critères de sélection, pour pouvoir rentrer un projet, sont tout d’abord devenus de plus en plus stricts: "Quand on doit construire un hôpital, on va exiger quelqu’un qui dans les trois ans a construit un hôpital au moins aussi grand. C’est tiré par les cheveux!", déplore notre architecte. L’UWA craint aussi que ce type de critères ne segmente le marché: "Il faut diminuer ces obligations relatives aux références. Nous ne sommes pas contre les références en elles-mêmes, mais les critères de temporalité par exemple", appuie Gaëtan Doquire.

Le nerf de la guerre

Un des principaux critères pour désigner un bureau d’architectes, c’est aussi le prix qu’il va demander. Les plus petits se plaignent de ne pas pouvoir rivaliser avec certains qui cassent les prix. Notre témoin ne s’explique pas comment on arrive parfois à des différences énormes: "On ne peut pas s’empêcher de penser à du dumping social, à des bureaux qui ne paient pas leurs collaborateurs ou les paient très mal. Ou alors ils travaillent avec des collaborateurs à l’étranger? Ou alors c’est de la fraude fiscale? Ce n’est pas possible d’avoir des différences de prix de 30 à 40%, et c’est pourtant ce qu’on voit dans les derniers marchés. On n’accepterait pas de tels prix pour des marchés publics!", s’indigne-t-il.

Du côté de l’UWA, on nous dit aussi que certains acceptent des marchés au tarif plancher 15 euros de l’heure. Les liquidités viennent aussi à manquer lorsque ces bureaux, composés d’indépendants, attendent que le pouvoir adjudicateur prenne sa décision: "On a souvent entre 30 et 40 jours pour remettre une offre. On doit quasiment travailler nuit et jour pour arriver à la remettre dans les délais et puis le pouvoir adjudicateur met deux mois, six mois, voire un an pour prendre une décision. Et quand on attend, on est dans l’expectative pour savoir si on peut répondre à d’autres marchés et c’est une chaîne sans fin", poursuit notre témoin. Car tant que le marché n’est pas décroché, l’architecte indépendant, lui, ne touche rien.

"Une véritable omerta"

Plusieurs architectes dénoncent aujourd’hui cette situation, mais peu sont prêts à le faire à visage découvert: "Il y a une véritable omerta dans le milieu des architectes, poursuit celui que nous avons rencontré. Qui oserait aller en recours contre une décision d’un pouvoir, au risque de ne plus être consulté ? Et puis, ce n’est pas totalement objectif, l’examen d’une offre". L’UWA a quant à elle interpellé les pouvoirs publics, pour des marchés publics éthiques et équitables: "Nous avons émis des recommandations pour une bonne commande publique, explique Gaétan Doquire. Avec un accès aux marchés qui doit être favorisé, des obligations relatives au chiffre d’affaire des bureaux qui doivent être revues à la baisse, de même que celles qui sont relatives aux références. Nous avons aussi beaucoup discuté des honoraires: nous refusons que le critère de prix soit le principal critère d’attribution des marchés". L’UWA réclame aussi que les bureaux d’architectes soient rémunérés dès le stade des esquisses, qui représentent déjà beaucoup d’heures de travail, et que les délais soient respectés par les pouvoirs adjudicateurs. Encore faut-il que ces recommandations soient entendues.

 

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