Le commerce du vrac est-il la nouvelle poule aux œufs d'or?

En Belgique, on dénombre actuellement près de 300 magasins spécialisés dans le bio/vrac/local. Sont-ils tout juste rentables ou peut-on parler de success stories ? Comment résistent-ils à la concurrence des supermarchés, tentés eux aussi de passer à "l’ère du vrac"? Y a-t-il encore de la place pour de nouvelles enseignes ? Réponses et témoignages de terrain.

Vous avez des bocaux plein vos armoires, des sacs en tissu, des caisses en carton. Vous êtes sans doute un(e) adepte des achats en vrac et des magasins zéro déchet. Comme Marie, "qui en a marre de ses énormes poubelles", ou Anne, poussée par ses enfants à fréquenter des magasins plus "durables". Ils me disent "mais enfin maman pourquoi tu ne vas pas là plus souvent ? Alors je viens. C’est un peu plus cher, je trouve, mais je fais des choix dans ce que j’achète".

 

En Wallonie, l’aventure a débuté dans la région de Tournai. "La Petite Constance" ouvre ses portes le 1er décembre 2015. A l’époque, Constance Vander Maren a des envies de bio, de local, de consommation respectueuse de l’environnement. "Tout le monde me disait ah c’est une chouette idée. Mais allais-je trouver mon public ? Ça, c’était le gros point d’interrogation". Quatre ans plus tard, Constance a le sourire. "Nous sommes en progression depuis le début. J’ai pu engager une employée en 2017. Investir dans du nouveau matériel, rénover, proposer plus de produits…" Plus de 1000 références, désormais, comme ces savons made in Frasnes-lez-Anvaing, ces mouchoirs tournaisiens, ces yaourts de Barry.

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Le commerce du vrac est-il la nouvelle poule aux œufs d'or ? © Tous droits réservés

"J’essaye de diversifier mais en ne tombant pas dans le tout et n’importe quoi. Par exemple j’ai retiré de mes rayons les compléments alimentaires, qu’on vend un peu partout. Ici je pense que ça n’a pas sa place. Je veux rester 'focus' sur le bio, le local, le vrac". Elle ne regrette pas une seconde d’avoir ouvert son magasin, même s’il faut beaucoup de rigueur et parfois même de sueur ! "Gérer un magasin de vrac nécessite beaucoup de logistique. Pour les stocks par exemple on achète par 5, 10, 20 kilos parfois… Il faut beaucoup de rigueur, bien gérer les dates limite de conservation, beaucoup d’hygiène aussi, lors du remplissage des silos, le nettoyage etc.".

 

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Le commerce du vrac est-il la nouvelle poule aux œufs d'or ? © Tous droits réservés

Cap sur Nivelles, où nous avons rendez-vous avec Géraud Strens, directeur et fondateur de la chaîne Ekivrac. "Nous avons commencé en 2016 avec un magasin à Braine-Le-Comte. Nous sommes à 3 magasins, Casteau et Nivelles, et des projets d’ouverture de nouveaux points de vente d’ici la fin d’année". Chaque année, Ekivrac double son chiffre d’affaires, sa clientèle, nous explique le jeune chef d’entreprise. "Nous avons 10 employés. C’est bien au-delà de nos espérances. Dans mon business plan je tablais sur une progression beaucoup plus lente". Peut-on parler de business juteux, de poule aux œufs d’or pour autant ? "Certainement pas. Nous devons tenir la trésorerie bien à l’œil, d’autant que nous vendons de l’alimentaire. Tout le monde doit manger tous les jours, ce ne sont pas des biens de luxe, donc nous devons pratiquer des prix raisonnables".

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Géraud Strenz (Ekivrac) © RTBF

À quelques kilomètres du nouveau magasin Ekivrac, un supermarché a rénové ses rayons et installé un rayon "vrac". La concurrence fait-elle peur aux plus petites enseignes ? "Pas vraiment, non, car, pour moi, le client ne s’y trompe pas. Celui qui vient ici voit qu’il y a une éthique, derrière tout ce que nous mettons en place. Le client qui fréquente les commerces de vrac ne fait pas marche arrière pour retourner au supermarché, je pense. Cette concurrence ne me fait pas peur".

Au fil de notre enquête, nous avons pourtant rencontré des gérants de magasin "de vrac" qui "tiraient la langue", et attendaient des jours meilleurs. L’un d’entre-eux, actif depuis 2 ans dans le Hainaut, nous a confié qu’il ne se payait toujours pas de salaire. Un autre, installé dans une rue piétonne, a bénéficié d’une aide de la ville, pour payer son loyer. "Sans cela, j’aurais pu difficilement tenir le coup, les premiers mois. Mais les affaires vont mieux désormais : le public est au rendez-vous."

Pour tenter d’objectiver ces tendances, nous avons fait appel à Sirius Insight, un bureau d’études spécialisé dans le géo-marketing. Fin 2018, ces analystes ont publié une étude sur les commerces bio et vrac. "Nous avons dénombré un peu moins de 300 points de vente actifs dans le vrac bio local, à l’échelle de la Belgique", explique Raphael Amory, partner chez Sirius Insight. Premier enseignement de l’étude : la répartition des magasins est très inégale. Beaucoup sont dans les centres-villes. La Flandre compte également plus d’enseignes "spécialisées" que la Wallonie. Or… Le public est très différent au Nord et au sud du pays. "En Flandre, les achats bio se font essentiellement en supermarché. Dans huit cas sur 10. En Wallonie par contre ce sera un achat sur deux en supermarché, le consommateur ayant plus tendance à panacher ses achats. Il ira plus facilement dans des enseignes spécialisées, bio vrac zéro déchet, ou même chez le petit producteur, à la ferme".

La règle des "5 minutes" apporte également un éclairage intéressant. "La Belgique est un pays globalement très bien équipé en magasins, au sens large. Les ménages belges ont en moyenne à moins de 5 minutes de chez eux 7 magasins. En revanche, ils ont moins d’un magasin bio vrac local à moins de 5 minutes. Ce sont des statistiques évidemment, mais cela montre la grande différence d’offre". Suivant cette étude, il y aurait donc encore de la place pour de nouvelles ouvertures de magasins vrac, a fortiori en Wallonie.

 

Attention tout de même à ne pas se marcher sur les pieds. "Il faut éviter une forme de phagocytage entre les enseignes", estime Alexandre Bertrand, en maintenant une distance suffisante entre les localisations ou en veillant à bien différencier les produits (produits transformés ou pas, vegan, bio ou local ou process (heures d’ouverture, livraisons). Alexandre Bertrand est conseiller en économie durable chez Groupe One. Il accompagne des projets de création d’entreprise, des reconversions. "Ces cinq dernières années, nous avons suivi une quarantaine de magasins vrac et zéro déchet".

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Le commerce du vrac est-il la nouvelle poule aux œufs d'or ? © Tous droits réservés

La plupart étaient actifs dans l’alimentaire, "mais nous avons aussi des exemples dans l’ameublement par exemple, le textile ou la vente en ligne. C’est une tendance lourde : énormément de vocations entrepreneuriales qui tendent à éliminer le plastique, les déchets de leur offre". Pour Alexandre Bertrand, tous ces nouveaux magasins de proximité constituent "de magnifiques leviers pour régénérer un tissu économique local positif, avec à la clé des emplois de qualité". Mais attention, encore une fois: des défis se présentent, il faut savoir y répondre! "Quand on parle de zéro déchet, c’est relatif. Il y a encore des emballages "cachés" en coulisse/réserve. Un premier enjeu est de réduire le flux de déchets entre le fournisseur et le magasin. Ce qu’on appelle plastique B2B. Ensuite, il faut accroître la transparence et le circuit court. Du fait de l’absence d’emballages, on perd une partie de l’information. Les fournisseurs de céréales ou de légumineuses bio, ne sont pas tous locaux. Il faut mieux communiquer sur l’identité des fournisseurs et surtout recréer/susciter des filières courtes là où justement elles sont plutôt opaques". A la rentrée de septembre, le Réseau Vrac proposera des ateliers, destinés à professionnaliser les filières vrac et zéro-déchet.

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