La France va-t-elle rapatrier "ses" handicapés résidant en Belgique ?

L'Etat français veut favoriser les retours dans l'Hexagone
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L'Etat français veut favoriser les retours dans l'Hexagone - © Pixabay

Plus de 8000 personnes handicapées françaises sont hébergées dans des institutions et des centres en Région wallonne. Des enfants fréquentent nos écoles spécialisées. Est-ce bientôt terminé ? Des associations s’inquiètent, car le gouvernement français veut favoriser les retours en France. Ce changement de politique commence à produire ses effets.

C’est l’histoire d’une dame atteinte d’autisme. Elle est française, placée dans une institution belge depuis 30 ans. « Cette dame va devoir quitter son centre, en Belgique, pour intégrer un autre centre, juste de l’autre côté de la frontière », dénonce Isabelle Resplendino. Elle-même maman d’un enfant autiste, et française, Isabelle préside l’association pour les Français en situation de handicap en Belgique. Elle dénonce ce qu’elle qualifie de rapatriement sauvage et inhumain.

« L’association de tutelle a décidé de la placer dans un établissement français de l’autre côté de la frontière. La famille habite en région parisienne. L’éloignement est donc le même, d’un côté ou de l’autre de la frontière. On a mis la mère et la sœur devant le fait accompli, les prévenant au dernier moment. Une dame autiste qui a ses habitudes depuis 30 ans dans le même établissement, le même personnel ! C’est criminel, d’autant plus qu’une personne autiste supporte très mal tout changement, même minime ! »

Pas la même qualité d’accueil

Pour Isabelle Resplendino, ce qui se passe est grave car le choix des familles n’est plus respecté. « Pourquoi pensez-vous que l’on vienne en Belgique ? Parce que l’accueil est meilleur, plus professionnel, plus adapté ! En France, bien souvent, on médicalise. Des personnes handicapées se trouvent sous camisole chimique, traitées dans des services de psychiatrie, contentionnées ! Ici en Belgique on propose des prises en charge très différentes. Les enfants peuvent aller dans l’enseignement spécialisé. Voilà pourquoi on vient chez vous ! Et l’Etat français veut rapatrier de force, pour faire du chiffre ! ». « Les gens ne sont pas des pots de fleurs, que l’on déplace n’importe comment », poursuit un autre interlocuteur actif dans le domaine de l’admission des personnes handicapées et les partenariats belgo-français. Il souhaite rester anonyme mais dénonce lui aussi. « Ce qui se passe là n’est pas entendable, c’est une énorme bourde ! »

En marge de ce cas particulier, Isabelle Resplendino nous dit avoir été contactée plusieurs fois par jour par des proches de personnes handicapées placées en Belgique, qui ont reçu des documents de l’administration française, proposant d’envisager un retour en Belgique. Cela reste des propositions, mais s’ils disent « non », continueront-ils à recevoir des indemnités, des subsides ? « Beaucoup de gens s’inquiètent et ne veulent pas, pour des raisons de qualité de soin, d’un retour en France ».

Le respect du choix des familles, au cœur du débat

Assiste-t-on réellement à un changement de politique, côté français, avec une accélération des « retours » sous l’impulsion du gouvernement Macron ? « En fait, cela remonte à plusieurs années déjà. Sous François Hollande, Sarkozy, on a entendu des déclarations d’intention. Cela faisait suite à des demandes d’associations françaises, qui réclamaient des solutions de proximité », explique Sophie Rucquoy directrice du secteur hébergement et accueil.

« Nous comprenons cela, c’est bien normal. Des familles veulent trouver un centre pour un parent handicapé qui ne soit pas à des centaines de kilomètres de chez eux, en Belgique. Le gouvernement français veut avancer dans cette problématique. Il y a une prise de conscience, et c’est très bien. Mais, à l’Aviq, nous sommes opposés à des décisions sauvages, non concertées. Le respect du choix des familles nous semble crucial ! »

5000 emplois concernés en Wallonie

Pourrait-on assister à un rapatriement massif des handicapés français ? « C’est peu plausible à court terme », poursuit notre interlocutrice. « Je ne pense pas que la France soit en mesure d’accueillir toutes ces personnes. On parle de plus de 8000 adultes et enfants handicapés français qui résident en Wallonie. Maintenant, si la France applique de façon très ferme cette politique, si cela se concrétise à grande échelle, oui, cela pourrait déstabiliser tout le secteur de l’accueil des personnes handicapées. En Région wallonne, l’accueil des Français représente plus de 5000 emplois. Mais à nouveau cela ne me paraît pas très réaliste ».

Moins de Français, plus de places pour les Belges ?

Des demandes d’hébergement continuent d’affluer, en provenance de France. « Mon association n’a jamais eu autant de demandes pour des enfants et des adultes sans solution en France, ou bien des familles poursuivies par les services sociaux car elles refusent l’hospitalisation psychiatrique de leur enfant ou adulte », témoigne Isabelle Resplendino.

« Nous en appelons à la Secrétaire d’État Sophie Cluzel : plutôt que de rapatrier des personnes enracinées en Belgique depuis de nombreuses années, faites donc en sorte que de nouvelles ne soient plus obligées de venir en Belgique ».

En Belgique aussi, des familles sont sans solution. Le manque de places est une réalité. Le départ des Français pourrait-il libérer des places dans des institutions, pour des handicapés belges ? « Ce n’est pas si simple », répond Sophie Rucquoy. « Le nombre de subventions est limité. Ce n’est pas parce qu’il y aura plus de places pour des Belges que nos subventions vont augmenter automatiquement. En réalité, les personnes handicapées françaises qui résident en Belgique ne 'prennent' pas les places des Belges, c’est la France qui subventionne ».

Effet d’annonce ou coup d’accélérateur ?

« On se demande d’ailleurs pourquoi la France a tant tardé à investir dans le secteur de l’accueil des personnes handicapées », conclut notre observateur anonyme. « Chaque année ce sont des millions et des millions d’euros qui franchissent la frontière. La France subventionne, se prive de milliers d’emplois et des handicapés sont éloignés de centaines de kilomètres de leurs familles. Maintenant, est-on à un tournant, ou assiste-t-on à des effets d’annonce ? Cela fait des années que l’on parle de mettre fin à l’exil forcé des handicapés français, et cela n’avance pas beaucoup ».

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