Inondations et coulées de boues: la faute aux vers de terre qui désertent?

Une terre riche en vers de terre est une terre solide et stable. Constat dressé par un écologue de Mainvault, près de Ath. Michel Delire voit dans la disparition des lombrics, des larves et des carabes une des causes (certainement pas la seule) aux récentes coulées de boues. " Et cela va empirer ", prévient-il.

5 images
Inondations, coulées de boues : et si c’était à cause des vers de terre ? © Tous droits réservés

Nous sommes en plein champs. D’un côté la maison de Michel Delire. De l’autre, des hectares de pommes de terre et des champs fraîchement labourés. "Avant, il y avait une cohorte de vanneaux, grives, corbeaux, mouettes, goélands qui suivaient le tracteur. Ici, sur cette vingtaine d’ha, fait extraordinaire, l’agriculteur a labouré toue la journée il n’a jamais eu un seul oiseau derrière sa charrue. Et s’il n’y a pas d’oiseau, c’est qu’il n’y a plus rien à manger ! "

Combien devrait-il y avoir de verres de terre, en moyenne ? "Dans une terre bio, on varie entre 150 et 250 vers au m². Dans une comme celle-ci on doit tourner à…zéro ou un ver perdu au mètre carré !"

Quelles seront les conséquences si la pluie se met à tomber très fort ?

"Je prends toujours l’exemple de la baignoire. Une baignoire " sans trou " pour évacuer l’eau.  Les vers de terre "anéciques" (ceux qui aèrent le sol) permettent à l’eau de s’évacuer. Or, on constate de plus en plus d'accumulations d'eau, des mares de centaines de m². Parce qu’il n’y a plus assez de vers anéciques ! S’il y a moins de faune dans le sol, il y a aussi moins de déjections, de structurants, de colles. Et cette terre a tendance à être moins liée."

"Dès qu’il y a une pente, les terres sont emportées et dévalent. Avec les catastrophes d’inondations que l’on connait, des terres de plus en plus chargées, brunes ! Cette terre qui a quitté les champs ne reviendra plus jamais. Donc ça s’appauvrit, très rapidement. C’est un phénomène qui est très alarmant et très préoccupant pour les dix prochaines années."

5 images
Inondations, coulées de boues : et si c’était à cause des vers de terre ? © Tous droits réservés

Une fois partie, la terre ne reviendra plus…

"En moyenne, en Europe, on est à 16 tonnes de terre 'perdue' par an par hectare. En Région wallonne, on varie entre 2 et 6 T. Mais dans nos régions, ici, le Tournaisis, Ath, le Brabant Wallon, on est dans les 5-6 tonnes malheureusement ! C’est comme cela qu’on se retrouve avec des villages ensevelis sous des coulées de boue. A force d’éroder cette terre par cette eau, on aura le problème qu’il ne nous restera plus que les cailloux !"

Il y a des solutions ?

"La solution serait de pouvoir remettre de la matière organique, remettre de la nourriture pour ces êtres vivants, travailler d’une autre façon. Ne plus mettre de 'tueurs de vie' sur ces champs : pesticides, engrais, phyto… pour permettre à cette vie de recoloniser le milieu. Ça va prendre quelques années…"

Si l’agriculteur passe en bio, donc

"Oui s’il passait en bio ! s’il continue avec les intrants, les standards de l’agroalimentaire c’est un cercle vicieux, au détriment de la vie du sol ! Le sol devient juste un support."

Vous dénoncez les injonctions de l’industrie agroalimentaire.

"Les agriculteurs sont liés à des contrats de production et d’entretien. Quand l’industrie a décidé qu’il fallait que l’agriculteur sorte le pulvérisateur, il doit obtempérer immédiatement et pas dans 2 ou 3 jours. Je les comprends, les agriculteurs : ils sont pieds et poings liés ! Mais à un moment donné il faut un changement complet de pensée pour se tourner vers l’agriculture bio, seul moyen de restaurer une vitalité dans le sol."

5 images
Inondations, coulées de boues : et si c’était à cause des vers de terre ? © Tous droits réservés

Si votre voisin posait ce choix, il peut faire une croix sur le rendement de son champ pendant plusieurs années

"Il y a toute une période assez critique, quand on passe de l’agrochimie au bio. Il y a une période de conversion. Cela dit, des indemnités sont versées pour compenser un peu les pertes. Malgré tout, il faut s’attendre à ce que moins d’argent ne rentre. Mais le bénéfice quelques années plus tard est plus important. Si vous n’avez plus les intrants chimiques à financer, même si votre chiffre d’affaires est plus faible, vous allez avoir une compensation !"

Allons voir votre potager…à la chasse aux vers de terre…

" Ça c’est comme une terre de champ, c’est un maraîchage ici. On est dans la partie un peu expérimentale. On teste nos produits, les vermicomposts… On retourne une motte. Au hasard. Et Hop ! on trouve un super beau ver de terre. Un lombric. On peut voir sur cette motte qu’il y a six gros trous de plus ou moins 8 mm de diamètre sur plusieurs dizaines de cm de long. Ces vers vont creuser ces galeries à longueur de journées et permettre à l’eau, à l’air de passer. Et permettre au sol d’être aéré."

"Il y a beaucoup de trous, de vers, c’est bon signe. On a d’autres occupants. Ce qu’on appelle les mille pattes, par exemple. Des larves. Tout ça constitue cette fécondité du sol. Plus on aura de vers, plus on aura de déjections et les plantes vont se nourrir de ça. Et c’est ce qui la cimente aussi ! Les vers vont pouvoir mélanger ces déchets, la matière organique, la paille, le compost, le fumier… cela sera travaillé par cette faune, ingéré par ces vers. Ils vont mélanger les particules de terre, d’argile, les sels minéraux,, avec de la partie organique.. Ce qui va donner de la cohésion. Même si cette terre ci était en pente, elle ne s’en irait pas !"

Au fait...Qu’est ce qu’ils aiment, les vers, dans cette terre ?

"Il y a de la nourriture ! du compost, des résidus de culture, de la paille, des petits morceaux de bois, des broyats de branches, …cet ensemble garantit un certain garde-manger pour toute cette faune de 'recycleurs', si importante pour la richesse, la fécondité."

"Ce sont tous des indicateurs laissant penser que le sol est nourri, en équilibre, et n’a pas besoin d’intrants chimiques. La nature va nous donner ce dont on a besoin. Peut-être pas en aussi grande quantité que les intrants chimiques, mais on ne les a pas payés, ces engrais ! On est dans une démarche plus progressive, d’aggradation (accumulation de sédiments,NDLR) du sol. Et pas de dégradation, d’année en année !"

"Ne pas mettre tous les agriculteurs dans le même sac!"

Henri Lhoest est agriculteur à Verlaine. Les propos de Michel Delire l'ont mis en colère. "La terre, c'est le coffre-fort des agriculteurs! Affirmer que nous sommes prêts à vider notre coffre-fort de ce qu'il contient, en faisant n'importe quoi avec les pesticides, les engrais, non, je ne peux pas l'accepter! Il est faux de penser qu'avec le bio tout va bien, et qu'avec l'agriculture conventionnelle tout va mal!" Il le reconnaît, certains agriculteurs négligent leur sol, et cela a des conséquences. "Mais dans la majorité des cas, dans les exploitations familiales, nous travaillons de manière raisonnée, nous essayons de veiller sur la terre un peu comme on veille sur ses enfants". Henri Lohest déplore la main-mise que certains industriels ont pris sur des terres, "eux, c'est vrai, n'ont aucun scrupule! ils mettent les fermiers dehors puis font n'importe quoi", mais il refuse d'entendre que les agriculteurs "non bio" sont responsables de la dégradation des sols.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK