Chantier du Grand Hôpital de Charleroi: des ouvriers roumains inquiets, un quart de leur salaire prélevé sans explication

Sur le chantier du Grand Hôpital de Charleroi, des ouvriers roumains sont inquiets : un quart de leur salaire aurait été prélevé sans explication.
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Sur le chantier du Grand Hôpital de Charleroi, des ouvriers roumains sont inquiets : un quart de leur salaire aurait été prélevé sans explication. - © RTBF

Souvenez-vous : 1989, les négriers de la construction. Un dossier judiciaire qui a démontré toutes les libertés que les entrepreneurs généraux prenaient avec la loi sur les chantiers du pays et, in fine, l’exploitation des travailleurs sur les chantiers.

En 2019, ce n’est plus aussi flagrant. Le système s’est adapté et les contrôles se sont multipliés. Mais, pour certains travailleurs, les choses n’ont pas vraiment évolué. C’est ce que nous avons constaté en découvrant les témoignages de travailleurs roumains, arrivés en septembre dernier sur le chantier du Grand Hôpital de Charleroi. Ils ont été engagés par la société roumaine Hidroconstructia, société établie à Bucarest, mais ayant par ailleurs un bureau belge et un numéro d’entreprise depuis 2012 à Schaerbeek.

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Nous rencontrons à Charleroi, un petit groupe de travailleurs : ils sont inquiets et préoccupés. Habillés dans leurs bleus de travail fournis par la société. Tenues impeccables et propres. Nous les rencontrons avant qu’ils ne rejoignent leur chantier. Milena, une collègue de la RTBF qui est d’origine roumaine, traduit notre rencontre.

Ces travailleurs ont des choses à dire et s’étonnent, depuis leur arrivée, de voir systématiquement environ un quart de leur salaire prélevé sans aucune explication. Prélèvement qui est viré ensuite sur un compte roumain. Ils sont inquiets car ils n’obtiennent pas de réponses à leurs questions sur la destination de ces fonds. Voilà qui est étonnant. Et c’est la même chose à la fin de chaque période mensuelle de travail pour chaque travailleur. Sans justification de la part de leur employeur.

Colère et étonnement

F.M., 32 ans, de Bucarest, ouvrier de chantier et père de famille est l’un de ces travailleurs. Il ne parle pas le français, ni l’anglais, ni l’allemand. Il nous raconte avec un flux rapide: "J’ai été recruté via une annonce sur un réseau social dans mon pays, avec une proposition de salaire intéressante, j’ai signé mon contrat. Et quand je suis arrivé en Belgique, dans un minibus avec d’autres travailleurs, ils nous ont installés dans une maison de Jumet, louée par la société. Dans cette maison nous sommes plus de vingt travailleurs à manger et à dormir dans des conditions précaires. Chaque pièce est occupée par plusieurs personnes. Nos vêtements sont accrochés aux murs et dans quelques sacs. Il n’y a pas d’armoires. Nous travaillons neuf heures par jour et nous sommes payés pour l’équivalent de huit heures prestées. Nos allées et venues sont contrôlées sur le chantier par ce que nous avons tous un pass digital "Checkin@Work" en règle, avec un contrat signé."

Nous renvoyons de l’argent, c’est vrai, mais nous ne savons pas pourquoi, dans quel but. Ni pour quelles raisons

F.M. nous montre alors un contrat dans lequel il est précisé que le salaire est en lei, la monnaie roumaine, pas en euros. Mais il n’est établi nulle part qu’il doit renvoyer chaque mois une partie de son salaire sur un compte bancaire en Roumanie. "Nous renvoyons de l’argent, c’est vrai, mais nous ne savons pas pourquoi, dans quel but. Ni pour quelles raisons." Devant notre insistance, le travailleur nous répète une deuxième fois ne pas comprendre pourquoi son salaire est raboté de la sorte.

Nous contactons, Carlo Briscolini, le secrétaire régional de la FGTB, qui n’a jamais entendu ou vu une chose pareille: "Sur le papier du contrat, le travailleur serait donc payé tout à fait normalement selon la convention collective CP124, convention qui établit qu’un manœuvre touche 14,590 euros brut de l’heure et un ouvrier qualifié 17,557 euros brut de l’heure. Mais au bout du mois, avec cette ‘retenue salariale inexpliquée’, le salaire de nos témoins frôle dès lors les onze euros brut de l’heure. Et là on est bien en deçà du salaire minimum légal pour des ouvriers opérant sur un tel chantier".

Le discours est le même pour A.P., un autre ouvrier de la même société: "C’est clair: l’offre pour venir travailler en Belgique est alléchante par rapport aux salaires en vigueur dans notre pays. Ici on est certains d’être payé, ce qui n’est pas toujours le cas chez nous. Cependant, je ne sais pas pourquoi ils me prennent une partie de mon salaire en fin de mois."

Les travailleurs nous montrent un carré de papier, manuscrit, avec le montant mensuel et entouré, une somme qui est "prélevée". C’est, apparemment, leur seule fiche de paie: la seule réalité qu’ils connaissent pour justifier leur salaire mensuel. En observant ces petits papiers, nous constatons que le contremaître est calculateur et appliqué dans son travail. Au centime près. Ces fiches de salaire sont d’un autre temps et n’ont aucune valeur légale. Surprenant, ces travailleurs nous déclarent également avoir signé, au même moment que leur contrat d’embauche, une lettre de démission immédiate.

Les sociétés sont devenues expertes dans l’art de ne pas se faire prendre 

Cela ne manque pas d’étonner Carlo Briscolini, secrétaire régional de la FGTB, habitué des chantiers et du dumping social, qui avait déjà détecté plusieurs irrégularités dans la région lors de la construction du chantier Rive Gauche notamment.

"Sur leurs contrats, ceux que j’ai pu parcourir, c’est très clair : la convention du secteur de la construction CP124 est plus ou moins respectée. A quelques euros près. Ce qui n’est pas du tout normal, c’est qu’au moment de la paye, ces ouvriers doivent renvoyer dans leur mère patrie, pratiquement un quart du salaire qu’ils ont mérité. Et quand on leur pose la question du pourquoi, ils nous répondent qu’ils ne savent pas. Ce qui est aussi effarant c’est qu’ils offrent, chaque jour, une heure de prestation à leur employeur. Bref, si nous faisons les comptes de ce qu’ils gardent vraiment en poche, ces travailleurs viennent en Belgique et prestent sur un chantier exceptionnel pour un salaire d’environ onze euros brut de l’heure ! C’est hallucinant de voir que, des années après le déclenchement des premières mesures pour contrer le travail au noir, ici, les sociétés sont devenues expertes dans l’art de ne pas se faire prendre mais continuent de tirer des profits sur le dos des ouvriers. Dans le cas présent, c’est même à la limite de l’indétectable. Quant au fait que ces travailleurs nous disent avoir signé une lettre de démission au moment de l’engagement, c’est juste effarant !"

Contrôle sur chantier, mais…

L’Auditeur du Travail hennuyer, Charles-Eric Clesse, connu pour sa rigueur et sa fermeté, n’a pas lésiné sur le contrôle puisque ses services ont établi un contrôle surprise en septembre dernier. Certains diront même que c’était avec l’assentiment de la direction générale du GHDC qui souhaite avoir une image irréprochable sur ledit chantier. Contrôle effectué avec des moyens et une présence policière importante. Mais, apparemment, tout semblait en ordre. Alors, comment détecter et établir de tels agissements ? Les ouvriers sont tous en possession d’un contrat de travail. Contrat dans lequel il est clairement stipulé que le travailleur est engagé par la SA Hidroconstructia pour la réalisation d’un chantier en sous-traitance pour les sociétés S.M. Gilly 2024, Franki SA et Jan de Nul NV, les sociétés donneuses d’ordre et responsables du chantier.

Avec des contrats en ordre, des cartes digitales d’accès de chantier en règle et un chantier qui avance de manière bien ordonnée, il est effectivement difficile d’imaginer ce qui suit et la réalité au quotidien de ces travailleurs venus de loin. Et les ouvriers roumains ajoutent : "Il est clair que tout le monde n’est pas d’accord de renvoyer de l’argent sur un compte en Roumanie. Mais personne n’ose rien dire.
On pourrait perdre notre travail. C’est délicat."

Carlo Briscolini n’entend pas en rester là et a pris la décision d’interpeller l’Auditeur du travail aux fins de vérification et d’éclairer les ouvriers sur le sujet.

En Flandre aussi, d’autres chantiers à problèmes…

Plusieurs perquisitions ont été menées récemment par la police judiciaire fédérale de Flandre orientale sur les sites d’entreprises actives dans le secteur du transport et de la construction. Ces interventions ont eu lieu dans le cadre d’une enquête internationale sur la fraude sociale. Les entreprises ciblées sont suspectées d’avoir créé des sociétés factices à l’étranger afin d’engager de la main-d’œuvre bon marché en Belgique. Une première perquisition a eu lieu au siège d’une entreprise de transport à Tamise. Une autre enquête visait une entreprise d’Evergem active dans la construction. Dans ce dernier cas, la société contrôlée travaillait avec des employés hongrois. Ici aussi, il est question de travailleurs détachés qui étaient en réalité entièrement pilotés depuis la Belgique.

Des actions judiciaires simultanées ont eu lieu en Hongrie et en Belgique mardi dernier. Six perquisitions ont été effectuées dans notre pays : à Evergem, Deinze, Mol et Herzele. Une somme de 11.000 euros et la comptabilité ont été saisies. Plusieurs personnes ont été entendues. Dans le même temps, trois perquisitions ont été effectuées en Hongrie. Une dizaine de sociétés étaient référencées à la même adresse qui, sur place, s’est révélée être une habitation commune.

Marges étriquées, main-d’œuvre difficile à trouver, nécessité de construire vite… Les responsables des chantiers sont aussi sous pression. Le recours aux sous-traitants est devenu systématique, parce que les enjeux financiers sont considérables. Mais il ne faut pas cependant oublier l’essentiel, la législation sociale est bien claire : pas à n’importe quel prix pour celui qui, tous les matins, se rend au chantier pour construire un bel édifice.

Derniers éléments dans ce dossier ce 18 décembre

Selon nos informations, les services de l'Auditorat du Travail seraient en cours de vérification sur le chantier du Grand Hôpital ce mercredi matin. Plusieurs ouvriers roumains ont été auditionnés et il s'agit de vérifier maintenant sur le terrain les faits recueillis lors des auditions de travailleurs dans les bureaux de l'Auditorat mardi dans l'après-midi. Rien d'anormal dans la procédure. Les services effectuent les contrôles sur le chantier et sont accompagnés de traducteurs et tentent de démêler cet écheveau. Par ailleurs, les tensions sont fortes au sein même du groupe de travailleurs, certains reprochant aux autres d'avoir rendu public ce qui ne devait pas l'être... Enfin nous avons également appris que la société Jan de Nul NV qui avait engagé la société roumaine Hidroconstructia aurait "cassé" son contrat il y a une dizaine de jours, et donc, une partie importante des travailleurs de la société seraient déjà retournés en Roumanie. Jan de Nul NV aurait donc déjà choisi une autre société pour continuer le chantier... Et selon nos informations, le sous-traitant élu serait... une autre société roumaine. 

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