Wavre : une école de musique "malvoyants admis"

L'apprentissage du violon est désormais accessible pour Jérôme
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L'apprentissage du violon est désormais accessible pour Jérôme - © S. Vandreck

L’équipe de "Voir ma musique" s’est installée depuis le début de cette année dans une maison de la place Bosch, à Wavre. Des notes de piano et de violon, encore un peu maladroites, des élèves débutants résonnent à tous les étages. Jérôme est venu y suivre une de ses premières leçons de violon. Il est non-voyant et rêve depuis qu’il est enfant de jouer d’un instrument. "J’adore la musique, mais jusqu’ici j’ai appris sans vraiment passer par le solfège. Je n’ai d’ailleurs pu jouer que de la guitare", confie le jeune homme. Mireille Vervoort, la fondatrice de l’asbl, elle-même malvoyante, a vécu la même expérience, il y a 45 ans. "Quand je suis rentrée dans une académie, on m’a dit que ce serait ou le piano, ou la guitare car, avec mon handicap, je ne comprendrais de toute façon jamais la communication du chef d’orchestre. C’était un peu "prends un de ces instruments et file dans ta chambre !"", se souvient-elle. Elle a pourtant persévéré et appris le violon, malgré les nombreuses portes qui se sont fermées devant elle dans les académies. "J’ai essayé d’entrer dans un orchestre, mais on reste des handicapés. Tant qu’on aura cette vision de notre handicap, on ne pourra pas avancer. C’est à nous de prouver que, même si nous sommes différents, nous sommes égaux en musique et tout à fait capables d’apprendre comme les autres", martèle Mireille Vervoort.

Respiration, braille musical et mémoire

La musique, et surtout son apprentissage, fait en effet souvent autant appel à la vue qu’à l’ouïe. Il faut être capable de déchiffrer les partitions et, lorsqu’on joue dans un orchestre, de suivre le tempo imposé par les gestes du chef d’orchestre. Pour Mireille Vervoort, ces obstacles ne sont pourtant pas insurmontables. "Il est possible de communiquer au sein de l’orchestre par la respiration, c’est la technique que j’ai apprise avec Joshua Bell aux Etats-Unis. Ces moyens existent, il faut simplement pouvoir les apprendre à tous. Ce n’est pas plus compliqué, mais cela prend un peu plus de temps", affirme-t-elle. Comme il n’est pas possible pour les académies de prendre le temps pour accompagner les élèves malvoyants ou non-voyants dans leur apprentissage, elle a donc décidé de créer une école de musique qui leur serait accessible, grâce à des méthodes adaptées. Le solfège s’apprend ainsi avec l’aide du braille musical, mais surtout en exerçant son oreille et sa mémoire. "Le braille peut m’aider, mais uniquement pour mémoriser, confirme Jérôme, qui a aussi suivi ses premiers cours de solfège. Lire et jouer d’un instrument en même temps, c’est mission impossible". Quand ses élèves, voyants ou non, apprennent des morceaux à jouer au piano, Lucia Capobianco ne procède d’ailleurs pas autrement : "La partition sert juste à lire les notes. Quand on a mémorisé une mélodie ou un morceau, après on n’en a plus besoin", rappelle l’enseignante. Reste que si le musicien voyant peut encore se servir de sa partition en cas de trou de mémoire, l’interprète souffrant de handicap visuel, lui, ne peut pas se permettre la moindre défaillance.

Je pourrais former un orchestre uniquement composé d’aveugles, mais quel est l’intérêt ?

En plus de l’ouïe et de la mémoire, le toucher prend aussi une part importante dans l’enseignement de la musique, la découverte de l’instrument. Avec Raphaël, son professeur de violon, Jérôme a d’abord senti du bout des doigts où bien placer l’archet pour faire sortir un son mélodieux. "C’est aussi un avantage, vu qu’il va reconnaître ainsi tous les sons qu’on fait avec l’instrument. C’est difficile, mais c’est aussi un défi", commente le professeur. Patiemment, pendant une heure entière, Raphaël se consacre à chaque élève, qui au final apprend vite. L’espoir de la fondatrice de l’école est d’ailleurs, d’ici trois ans, de monter un orchestre regroupant des musiciens non-voyants, mais aussi voyants. "Leur présence est importante. Sans eux, le projet n’a pas lieu d’être car l’idée c’est d’être inclus, rappelle Mireille Vervoort. Je pourrais former un orchestre uniquement composé d’aveugles, mais quel est l’intérêt ? L’intérêt, c’est justement le vivre ensemble". Le projet, unique en son genre, suscite de l’intérêt bien au-delà de nos frontières. La responsable dit avoir déjà été contactée par des personnes de Suisse ou du Canada qui souhaiteraient lancer pareille initiative. Et puis Joshua Bell, la star du violon qui a lui donné le déclic, manifeste une grande attention à l’évolution de l’asbl. Le projet vient par ailleurs de décrocher un financement de l'opération Cap 48, qui lui permettra d'acheter des instruments de musique.

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