Voter à Bruxelles pour des partis néerlandophones: bonne ou mauvaise idée ?

Voter à Bruxelles pour des partis néerlandophones, bonne ou mauvaise idée?
Voter à Bruxelles pour des partis néerlandophones, bonne ou mauvaise idée? - © Jonas Hamers / ImageGlobe

C’est une petite musique qui revient souvent lors des élections régionales à Bruxelles. Et si vous votiez pour des partis néerlandophones à Bruxelles, puisque vous en avez le choix ? Un conseil qui émane par exemple du politologue Dave Sinardet, ou lors du scrutin précédent, de Philippe Van Parijs. Le blogueur Marcel Sel appelle lui aussi les Francophones à voter Flamand pour « éviter la cata N-VA ». Alors bonne ou mauvaise idée ? Quels sont les arguments des uns et des autres ?

Une protection de la minorité néerlandophone de Bruxelles

Avant tout, il faut rappeler qu’effectivement ce dimanche, une fois dans l’isoloir, vous pourrez voter pour le groupe linguistique de votre choix aux élections régionales (et européennes) : francophone ou néerlandophone, quelle que soit la langue dans laquelle vous vous exprimez. Le Parlement bruxellois est en effet composé de 89 députés. Et parmi eux, 72 sont issus du groupe linguistique francophone, 17 du groupe néerlandophone. « Cette répartition est fixée par la loi et ne changera pas en fonction des résultats de l’élection de ce dimanche », rappelle Caroline Sägesser, chercheuse au CRISP. « Cela remonte aux accords du Lombard. Il s’agit d’une garantie de représentation pour la minorité néerlandophone de Bruxelles ». Pour se former, le gouvernement bruxellois devra, non seulement avoir la majorité au parlement (45 des 89 élus), mais aussi la majorité dans chacun de ces deux groupes linguistiques.

Un vote, deux fois plus de poids

Voilà qui est dit. Alors, pour quelles raisons voter pour un parti néerlandophone à Bruxelles ?

« Quand je parle à des Bruxellois francophones, quand je donne des conférences, je leur conseille toujours de voter pour des partis néerlandophones à Bruxelles, parce qu’ils ont plus d’impact politique », explique le politologue Dave Sinardet. « D’abord quand ils votent pour le collège néerlandophone du parlement bruxellois, leurs voix vont peser près de deux fois plus que s’ils votent pour un parti francophone. Les 17 sièges des Néerlandophones sont élus par plus ou moins 10% des Bruxellois. Tandis que les 72 sièges francophones sont élus par près de 90% des Bruxellois. Donc la voix pèse pratiquement deux fois plus quand on vote pour un parti néerlandophone que pour un francophone ».

Sans compter que lorsque l’on vote dans le groupe linguistique néerlandophone, on a automatiquement le droit de voter aussi pour les 6 élus néerlandophones bruxellois au Parlement flamand. Et donc toujours selon Dave Sinardet, « on peut aussi avoir une relation de pouvoir au sein du Parlement flamand. Et ce n’est pas anodin parce que c’est là que se joue par exemple la question des écoles néerlandophones à Bruxelles où il y a en ce moment plus de Francophones que de Néerlandophones inscrits ».

Voter côté néerlandophone pour bloquer la N-VA

C’est indéniable donc, voter pour un parti néerlandophone à Bruxelles, cela donne plus de poids à votre voix. Un député néerlandophone bruxellois sera élu avec un peu plus de 3000 voix, il en faudra plus de 5600 pour élire un député francophone. Et pour ce scrutin, il y a un autre argument qui fait son chemin : certains s’inquiètent de la possibilité que la N-VA décroche, éventuellement avec l’appui du Vlaams Belang, une majorité dans le groupe linguistique néerlandophone… Et que cela crée une situation de blocage. Voter dans le groupe linguistique néerlandophone, ce serait donc une façon de diluer le poids de la N-VA.

Une certaine pression sur l’électeur francophone

Mais est-ce un bon calcul ou pas ?

Pas forcément pour Caroline Sägesser, chercheuse au CRISP, « rien n’indique, en dépit de récents sondages, que la N-VA sera incontournable au sein du groupe linguistique néerlandophone. Cette probabilité n’est pas garantie si l’on prend comme indication les résultats de la N-VA aux dernières élections communales d’octobre. Rien n’indique qu’elle parviendrait à doubler sa représentation ». Il faut rappeler qu’aujourd’hui, il y a trois députés bruxellois de la N-VA et un député du Vlaamse Belang. 4 députés sur 17.

« Imaginer qu’ensemble ils arriveront à 9 députés dimanche prochain n’est pas certain. Rien n’indique non plus qu’il y aurait blocage si la N-VA montait dans le gouvernement bruxellois. Troisième élément, on peut estimer étrange de demander à l’électeur bruxellois de venir quelque sorte corriger une bizarrerie de l’architecture institutionnelle de la région. Si effectivement cette représentation garantie des Néerlandophones de Bruxelles pose problème dans l’organisation de la gestion de la région, c’est peut-être l’occasion de la repenser, sans faire de l’électeur francophone arbitre d’une situation institutionnelle compliquée ».

La N-VA et le Vlaams Belang espèrent attirer des électeurs francophones

Emile Van Haute, présidente du département de Sciences politiques de l’ULB, rajoute aussi que cet appel à voter côté néerlandophone pour contrer la N-VA, c’est « assumer que ces électeurs francophones voteraient pour d’autres partis que la N-VA ou le Vlaams Belang. Or, ce n’est pas nécessairement évident. Il y a un groupe d’électeurs qui se tournerait vers des partis comme la N-VA ou le Vlaams Belang. Voter dans le groupe néerlandophone ne veut pas nécessairement dire blocage de la N-VA. D’ailleurs, ce sont des partis qui communiquent en français, qui réalisent des tracts en français et qui visent à attirer cet électorat francophone ».

Et comme le rappelle Emilie Van Haute, dans la présentation sur écran lors du vote, il y aura du changement. Désormais, toutes les listes, quel que soit le groupe linguistique apparaîtront directement sur votre écran dans l’isoloir. Avant, il fallait d’abord choisir le groupe linguistique. Du changement pour rendre plus visible les listes néerlandophones à Bruxelles.

Si la N-VA est incontournable : blocage ou pas ?

Et si la N-VA est incontournable au sein du groupe linguistique néerlandophone ? « Une N-VA forte en nombre de sièges ne veut pas dire forcément blocage des institutions, mais la formation d’une majorité pour la région risque d’être plus compliquée », estime Emilie Van Haute, politologue à l’ULB. « Le projet institutionnel pour Bruxelles est très différent pour la N-VA par rapport aux autres partis néerlandophones mais surtout par rapport aux partis francophones ».

Pour le politologue de la VUB Dave Sinardet, « cela dépendra de la constellation politique plus large dans laquelle on sera après les élections. Si la N-VA est à nouveau présente dans un gouvernement fédéral, je crois là qu’elle jouera le jeu de former un gouvernement bruxellois. Par contre, si la N-VA est tenue en dehors de la majorité fédérale, là elle pourrait utiliser sa position de blocage à Bruxelles, pour exiger d’être quand même associée à la majorité fédérale. Voire exiger de faire des pas supplémentaires vers une nouvelle réforme de l’Etat ».

Stratégie ou idéologie, chaque électeur francophone bruxellois fera ce dimanche son propre choix.

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