Stéphan Jourdain: "Je dépose le bilan aux Laminoirs de Longtain"

Stéphan Jourdain, le propriétaire des Laminoirs de Longtain à Bois d'Haine, a accepté de répondre à nos questions au sujet de l'avenir du site qu'il a repris début 2015.

Stéphan Jourdain, où en êtes-vous dans le dossier des Laminoirs de Longtain ?

J'ai fait une demande de PRJ, la Procédure de Réorganisation Judiciaire à la mi-juillet , pour trois raisons précises : la première c'est que le financement n'était pas totalement bouclé, en ce sens que pour la reprise, il y avait une enveloppe budgétaire de 6 millions d'euros. 3,5 étaient réunis, il en manquait 2,5 qui devaient être financés conjointement par la Région Wallonne et par une banque. Mais la Région Wallonne avait mis comme condition que, pour le 30 juin 2015, il y ait un permis d'exploitation qui soit délivré en bonne et due forme pour cette usine (qui soit dit en passant tournait depuis 11 ans sans permis d'exploitation). En l'occurence, il n'a pas été techniquement possible d'obtenir un tel permis pour le 30 juin et, du coup, le financement n'était pas assuré complètement;

Deuxième point : l'ingénieur en chef de l'usine a réuni le Comité de Prévention et de Protection du Travail début juin pour faire acter officiellement qu'il y avait un certain nombre de machines qui n'étaient pas aux normes actuelles et qu'il y avait un risque d'accident "mortel", a-t-il précisé, à utiliser ces machines de production.

Troisième point : on a réalisé que sur les 17 primes - je dis bien 17 ! - qui ne sont pas des primes au mérite mais bien des primes fixes qui sont accordées aux ouvriers, ces primes n'étaient pas soumises à l'ONSS. J'ai demandé un ruling fiscal, l'ONSS a dit qu'elles devaient être soumises, ça représentait un coût de 400 000 euros par an. J'ai proposé dans un premier temps aux syndicats d'intégrer ça dans la masse salariale, ils ont refusé. Je les ai revus quinze jours après pour leur proposer d'intégrer la moitié dans la masse salariale et l'autre moitié à charge de l'entreprise, et ça a de nouveau été un njet.

Voilà les raisons pour lesquelles la PRJ a été demandée : avec ces trois éléments il était impossible de continuer l'exploitation.

Est-ce qu'on peut concevoir que vous n'ayiez pas été au courant de ces problèmes lorsque vous avez repris l'entreprise en début d'année ?

Oui! je pense qu'on a été exagérément optimistes et là, la Région Wallonne, qui est actionnaire avec moi à hauteur de 50% aussi, en imaginant qu'on allait obtenir en trois mois un permis d'expoitation. Là tout le monde a un peu rêvé. Le problème de la sécurité des machines, bien évidemment, personne n'est venu s'en vanter (et je répète que la Région Wallonne avait déjà 50% avant la faillite). L'histoire des primes qui n'étaient pas déclarées à l'ONSS, c'est bien une fraude sociale et bien sûr personne n'est venu s'en vanter. Aujourd'hui les syndicalistes répondent qu'ils ont un accord secret avec l'ONSS, qui autorise que ces primes ne soient pas soumises, ce qui me paraît tout à fait surréaliste. Je demande depuis 2 mois une copie de cette convention mais on me dit qu'elle est confidentielle ! Ca ne tient pas la route, cette histoire !

Vous êtes un homme d'affaires, prudent, j'imagine que quand vous avez voulu reprendre l'entreprise, vous avez d'abord fait le tour du propriétaire afin de voir les éventuels problèmes ?!

Non. Quand on reprend une entreprise en PRJ avec comme interlocuteur un mandataire de justice qui est un avocat désigné par le tribunal de commerce, vous avez en face de vous un avocat qui n'est pas un patron qui gère l'entreprise depuis des années comme c'est le cas d'habitude. Donc on constitue un dossier comme on peut avec les éléments qu'on reçoit et qu'on veut bien vous donner. Je crains que malheureusement, dans certaines situations, on puisse tomber sur des cadavres dans les placards comme c'est le cas ici.

Vous demandez une nouvelle PRJ, cela veut dire que vous comptez encore reprendre l'entreprise par la suite ?

Non. Quand j'ai dit que j'avais déposé une PRJ à la mi-juillet et que j'avais réuni, indépendamment de la Région Wallonne cette fois, les 2,5 millions d'euros qu'il fallait pour financer les stocks; et encore 5 ou 600 000 euros pour mettre les machines aux normes, j'ai dit que j'étais candidat-repreneur à des conditions salariales raisonnables.

Il faut savoir, comme l'a dit le président de la Sogepa dans les journaux, que les ouvriers des Laminoirs de Longtain coûtent 20 % plus chers que les ouvriers du même secteur ailleurs en Wallonie. En plus il y a toute cette histoire de primes illégales que je ne pouvais pas continuer. Les syndicats ont hurlé. Je vous avoue que le climat social est délétère. Les syndicalistes se conduisent d'une manière suicidaire dans ce dossier, ils sont jusqu'au-boutistes. Je ne comprends pas qu'ils ne se remettent pas en question quand on voit le désert que devient la Région du Centre au niveau industriel. Donc moi c'est gentil, fini, bonsoir, je ne veux plus mettre un franc dans ce dossier.

Ce qui veut dire que s'il n'y a pas de candidat-repreneur, les Laminoirs ferment ?

Je pense qu'on ne peux pas faire le bonheur des gens malgré eux ! A partir du moment où il y a un repreneur il y a un mois - c'est moi- et que les ouvriers font la fine bouche, ben, chacun dort comme il fait son lit hein ! Je pense sincèrement que ça veut dire que ces gens n'ont pas envie de travailler. Je pense qu'ils préfèrent toucher leur chômage et c'est bon comme ça. Donc s'ils sont contents comme ça, je ne vais pas venir avec des baïllonnettes pour les faire travailler dans l'usine!

Les syndicats vous soupçonnent d'avoir des intentions cachées au niveau immobilier en ayant racheté ce terrain ?

C'est presque insultant ! La Louvière, c'est quand même pas New-York ! Le terrain vaut là 17 euros le mètre carré. Il est pollué de manière avérée, il y a assez d'expertises qui en parlent depuis une dizaine d'années. Donc ça n'a aucun sens de me faire ce procès d'intention. Je dirais que si j'avais voulu reprendre cette usine pour ne pas la faire tourner je n'aurais pas investi comme je l'ai fait pendant cinq mois dans de nouvelles installations, dans un nouveau système informatique ! Je n'aurais certainement pas engagé les gens ayant le plus d'ancienneté ou qui me coutaient le plus cher ! Le choix des gens s'est fait sur des critères de compétences sans tenir compte de leur coût sinon j'aurais repris les ouvriers et les employés les plus récent s et non pas les plus expérimentés qui me coûtaient le plus cher ! Donc sincèrement, ce terrain, c'est un faux problème.

Pour vous, les syndicats sont finalement responsables de cet échec ?

Oui ! Evidemment ! Déjà au moment de la reprise, ils ont manoeuvré dans tous les sens, en intrigant pour faire monter les enchères, en prétendant qu'ils avaient d'autres amateurs etc ... Je ne dis pas que les syndicats sont responsables à 100% mais ils portent une très lourde responsabilité. Et il y a 1 mois, quand ils ont déclaré haut et fort qu'ils ne voulaient plus de moi - cela dit en passant je ne pense pas que ce soit encore au personnel à choisir son employeur, bien que dans la région du Centre tout soit particulier - les syndicats ont pris une lourde responsabilité parce qu'il n'y aura pas de repreneur sérieux, je ne le pense pas, vraiment, et on aurait pu sauver 25, 28 emplois, et ce seront autant d'emplois perdus ! Je veux bien que ce sont les élections syndicales dans sept ou huit mois et qu'il y a une espèce de surenchère et que les organisations syndicales rivalisent de plus belle pour casser du patron à qui mieux mieux, mais je pense que ces gens déraisonnent. Et l'occupation de l'usine, telle qu'on la voit depuis quelques jours avec des feux, des caliquots, et on brûle les stocks et le mobilier, je ne pense pas que ce soit la bonne façon pour convaincre des industriels d'investir dans la région du Centre.

Quelle est la suite maintenant ?

Il faut d'abord rectifier une chose : les syndicats qui disent que les employés ne sont plus payés depuis trois mois, c'est complètement faux ! Ils ont été payés jusqu'aux congés de l'entreprise qui ont démarré le 17 juillet. Les ouvriers eux ont été au chômage économique la première quinzaine de juillet et ils ont été payés pour leurs vacances annuelles du 17 juillet au 7-8 août. Et quand les syndicats disent qu'ils n'ont pas été payés pour le mois d'août, que je sache en Belgique, les salaires ne sont pas payés de manière anticipative. Donc ils feraient peut-être bien d'attendre fin août pour voir si les salaires seront payés ou pas ...

Alors la suite des événements, hé bien le tribunal devait statuer vraisemblablement le mardi 7 septembre sur une fin anticipée de PRJ que je vais solliciter, et en principe, dans les jours qui suivront je déposerai le bilan. La faillite sera déclarée, si je calcule bien, le lundi 14 septembre. Un curateur sera désigné, il vendra les actifs. Peut-être qu'à ce moment-là, il y aura un candidat-repreneur qui s'annoncera parce que là, il ne devra plus nécessairement reprendre le personnel avec la même ancienneté ni le même système de primes et surtout, il ne sera plus obligé de cohabiter avec la délégation syndicale, le conseil d'entreprise etc. ce qui n'aura plus aucun sens dans une micro-entreprise comme celle là.

Et ce candidat repreneur, vous le certifiez, ce ne sera pas vous ?

Oui! Alors ça (rires) là vraiment, je suis guéri à tout jamais de cette région!

Un mot encore sur les salaires : les syndicats craignent que vous n'ayez plus les moyens de les payer pour le mois d'août?

Attendez, il ne faut pas confondre. L'employeur des travailleurs du site (36 à l'heure actuelle, NDLR), c'est Condessa Belgium, qui est une filiale d'une société qui m'appartient, Vieux Waleffe. Condessa n'a évidemment pas les moyens de payer puisqu'elle est en PRJ. Vieux Waleffe avait annoncé son accord d'assumer les frais de fonctionnement jusqu'à la fin de la PRJ à condition que la PRJ s'achève fin août. Les syndicats ont obtenu du tribunal, dans le cadre d'une intervention volontaire, que cette PRJ soit prolongée jusque fin octobre. La condition pour que Vieux Waleffe finance le fonctionnement de Condessa pour la PRJ n'est dès lors plus réunie. Donc on verra ce que le tribunal dira. Si le tribunal décide de raccourcir la PRJ à la durée qui avait été sollicitée au départ, Vieux Waleffe paiera, et les salaires seront payés. Si les syndicats forcent de nouveau la démarche de manière à allonger la PRJ, hé bien qu'ils prennent leurs responsabilités.

Dont les décisions seront prises le 7 septembre?

Ce n'est pas moi qui tient le calendrier judiciaire mais vraisemblablement ce sera à ce moment-là, oui.

Quel est votre état d'esprit

Je suis amer... Amer parce que j'ai vraiment voulu développer ce projet. Je n'ai pas fait que de l'immobilier dans ma vie. J'ai déjà géré trois entreprises industrielles, ça fait 38 ans que je travaille. Je n'ai jamais été confronté avec ces problèmes ou avec le personnel de mes entreprises. Ici, j'ai l'impression que quoi que je fasse, ce ne sera jamais assez bien. La mentalité locale dans le secteur de la sidérurgie dans la Région du Centre est véritablement sous le contrôle des syndicats, et ça fait que le patronat est suspect, le patronat est à abattre, c'est vraiment une mentalité très particulière. Quand j'ai mis les pieds dans ce dossier voici six mois, je ne pensais pas que les clichés qu'on véhiculait à propos de cette région étaient réels, hé bien je me suis trompé. La réalité dépasse la caricature qu'on propage habituellement !

Est-ce que vous ne payez pas aussi une réputation passée? Vous passez d'une affaire, d'un dossier à l'autre, et on vous a vu arriver en imaginant qu'il y avait plein d'intentions cachées derrière ce projet.

Primo, je rappelle qu'il n'y avait pas le moindre candidat-repreneur depuis deux ans que cette entreprise était en vitrine. Secundo, la Sogepa, donc la Région wallonne, et le gouvernement Wallon, sur proposition du ministre Marcourt, ont estimé que mon business plan tenait la route. Au point que la Région Wallonne s'est engagée à hauteur de 3 millions d'euros à côté de moi pour ce projet ! Je pense que ce projet tenait vraiment la route et que ma motivation à développer ce projet industriel était réelle. Maintenant, on peut passer sa vie à essayer de convaincre les gens de sa bonne foi : s'il y a un a priori tel qu'ils ne vous écoutent même pas, c'est peine perdue.

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