Statut d'artiste: "Quand on acclamera la Culture en 2015, j'entrerai au CPAS"

Pour Ariane, artiste montoise depuis 17 ans, Mons 2015 n'intègre pas assez les artistes locaux
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Pour Ariane, artiste montoise depuis 17 ans, Mons 2015 n'intègre pas assez les artistes locaux - © Tous droits réservés

En 2015, Mons vivra au rythme de la culture. L'espace d'une année, toute la commune en deviendra l'ambassadrice, plus exactement la capitale européenne, sous le thème de la "rencontre de la culture avec le numérique". Mais à l'approche des festivités et suite aux récentes réformes qui durcissent notamment les conditions qu'ils doivent remplir pour accéder au chômage, des artistes locaux se disent désabusés. Pour eux, "Mons 2015" prend les airs d'une "grosse machine" qui ne leur laisse aucune place, quand certains craignent même, compte tenu de ces dernières réformes, de faire leur entrée au CPAS "au moment où tout le monde applaudira la Culture".

Si 2013 était l'année de la conception, 2014 est celle de la concrétisation. Dans le bâtiment rénové qu'occupait l'ancienne Académie des Beaux-Arts de Mons, au 106 rue de Nimy, l'équipe de la Fondation Mons 2015 travaille activement à la préparation du grand événement.

Au beau milieu de la cour intérieure trône un prototype de "Café Europa", l'une des innovations des organisateurs pour lesquels "proximité" est l'un des mots d'ordre. Ces cafés seront des espaces de rencontre conviviaux et ouverts sur le monde, grâce au numérique.

La rue de Nimy mène tout droit sur la Grand place de Mons. Au pied de l'Hôtel de Ville, juste devant le singe de bronze dit "du Grand garde", petite statue dont le crâne a été poli par les caresses porte-bonheur des touristes, Ariane attend.

Artiste montoise et comédienne depuis 17 ans, elle explique, tout en marchant vers le BAM (le musée des Beaux-Arts de Mons), avoir espéré "un peu naïvement" qu'une place réelle soit accordée aux artistes du coin pour les festivités de Mons 2015. Elle livre toute la déception qu'elle ressent face à une organisation qui, selon elle, n'a que faire des "petites gens que sont les artistes locaux" et qui "fait plus volontiers venir des gens de l'extérieur".

Mais pour Emmanuel Vinchon, chargé de projet pour Mons 2015, une capitale européenne de la culture s’envisage avant tout comme "un espace de confrontation et d'échange" plutôt que comme "un simple festival qui donnerait seulement une vision locale de la culture".

Cette "frustration", cette déception constatée chez de nombreux artistes du coin était donc selon lui inévitable: "Il va y avoir des heureux comme des déçus, dit-il, puisque chacun, le commerçant, le politique, l'habitant ou l'artiste a envie que cette capitale lui ressemble".

Tout en soulignant que tous les projets ne pouvaient pas être retenus, il propose plutôt aux déçus de devenir "témoins d’un événement dont la diversité sera extrêmement enrichissante, et doit permettre à chacun de découvrir quelque chose de nouveau, de faire l’expérience de l’altérité culturelle".

Ariane ne l’entend pas de cette oreille. Toujours assise dans le jardin du musée, ses propos virulents tintés de désespoir donnent un côté tragique à la délicate mélodie de piano qui s’échappe d’un des locaux voisins. Pour elle, le choix de Mons comme capitale de la culture était l’occasion rêvée "de développer cette culture sur le long terme, de faire vivre des troupes de la région en travaillant ensemble au projet", en utilisant par exemple une partie du budget "pour pallier au manque criant de structures et d’espaces de création dans la ville".

"J'ai l'impression qu'on vend 'de la soupe' sous la bannière culturelle", s'offusque-t-elle alors qu'elle a quitté le BAM pour s'asseoir sur un banc de pierre, dans le jardin public dit "du Mayeur" à quelques pas de là. Quant à la proposition d’Emmanuel Vinchon de prendre Mons 2015 comme l’opportunité d’une rencontre avec quelque chose de différent, de nouveau, elle ne veut pas en entendre parler. "Suite aux récentes réformes du statut d’artiste, dit-elle, je n’aurai plus d’accès au chômage et devrai probablement entrer au CPAS au moment où tout le monde applaudira la Culture".

Un statut réformé entouré d’un flou artistique

Ces "jours prestés" dont parle Ariane sont l’une des conditions qu’un artiste doit remplir pour pouvoir accéder au chômage. Car les artistes bénéficient d’un statut spécial prévu par la loi: vivant généralement des cachets ou montants perçus au moment de la "livraison" de leur travail - qu’il s’agisse par exemple d’une prestation, d’un tableau ou d’une sculpture - leurs périodes de création sont des périodes pendant lesquelles ils ne touchent pas d’argent, raison pour laquelle ils bénéficient d’un accès facilité à ces allocations.

Reste qu’avec la nouvelle réforme du chômage et du statut d’artiste, il sera notamment plus difficile de parvenir à ce nombre de "jours prestés".

Arnaud, un jeune artiste diplômé en juin, a entamé son stage d’attente pour le chômage. Il n’a encore rien perçu, mais le nouveau système lui semble totalement flou. Entre autres parce que prétendre au statut d’artiste est désormais conditionné à la possession d’un "visa d’artiste", or la commission chargée de délivrer ce dernier n’est pas encore en place.

"Décourageant", souffle-t-il en expliquant que "le but de cette nouvelle réforme semble plus de nous pousser à trouver un travail ‘raisonnable’", et d’être artiste en parallèle.

A trois minutes à peine du "jardin du Mayeur", un bâtiment s’impose au beau milieu des maisons mitoyennes de la rue des Telliers. "La Chapelle" fait partie intégrante du paysage culturel montois tout comme Philippe, un personnage souriant à la nonchalance presque déconcertante, qui s’occupe d’y organiser des concerts et autres spectacles. "Une autre manière de donner aux artistes montois un accès à une salle, faute de pouvoir les subventionner", dit-il.

Et si Philippe n’est artiste que de façon occasionnelle, non rémunérée, son contact permanent avec des gens du spectacle lui donne toutefois un avis très tranché "sur la façon dont la culture est mise en valeur en Belgique", explique-t-il.

Il ne pense pas que le durcissement du statut des artistes dissuadera ces derniers d’exercer leur métier - "si leurs motivations étaient seulement économiques, ils auraient arrêté depuis longtemps", dit-il - mais craint qu’on ne leur laisse plus assez d’air, et qu’on "tue la création" de cette façon.

Or pour lui, l’artiste a aussi une "mission culturelle" auprès du public.

Du côté de la Fondation 2015, qui prépare activement ce qui s’annonce comme une fête à la culture longue d’un an, Emmanuel Vinchon explique que l’un des défis de l’équipe est de faire de cet événement "un pari socio-économique sur l'avenir". Il faudra tout faire, dit-il, pour "surfer sur la vague, pour préparer l'avenir, c'est-à-dire 2016 et après".

Mais beaucoup d’artistes montois ne regardent pas aussi loin, et voient déjà 2015 avec effroi.

Germain Renier

@g_renier

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