Seneffe : la nouvelle sucrerie coopérative verra-t-elle le jour ?

C’est le rêve porté par les 1400 coopérateurs et 200 sympathisants au sein de la Coopérative des Betteraviers Transformateurs, la CoBT, essentiellement en Wallonie, mais un peu en Flandres et dans le nord de la France. Une sucrerie qui fonctionnerait selon un modèle différent.

Actuellement, la culture de la betterave n’est plus rentable comme l’explique Frédéric Leuridant, agriculteur à Jurbise : "Cela fait deux ans au moins que nous produisons à perte. Nous sommes soumis pour la vente et la transformation de nos betteraves aux grands groupes agroalimentaires. Ce sont eux qui fixent les prix et il faut bien constater qu’ils les tirent vers le bas. Et ils mettent également la pression en prévenant que si nous sortons du circuit, c’est terminé, on ne pourra plus y rentrer. Mais on ne peut pas non plus arrêter la betterave comme ça, du jour au lendemain. Elle fait partie de la rotation nécessaire des cultures dans nos champs. Mais à terme, c’est clair que l’activité est vouée à disparaître dans ces conditions".

Une situation qui fait suite à la suppression des quotas sucriers européens, en 2017. L’Europe régulait jusqu’alors les quantités de sucre européen par pays, en garantissant un revenu décent aux agriculteurs. La disparition de ces quotas a libéré le marché et la fluctuation des prix. C’est exactement ce qui s’est produit dans le secteur laitier, poussant des agriculteurs à créer Fairbel, une coopérative laitière belge aujourd’hui bien connue et largement distribuée.

Un modèle écologique, économique et social

Le principe de la coopérative c’est d’avoir son sort entre ses propres mains. Ainsi, outre leur apport financier, les 1600 agriculteurs qui soutiennent le projet se sont engagés à fournir la matière première, approvisionner l’usine en betterave pour la fabrication de sucre pour une période de minimum 10 ans. Le retour, c’est un prix équitable pour leur production. Jamais en dessous de leur coût de production.

L’ingénieur agronome coordinateur du projet ajoute : "Implanter l’usine à Feluy, c’est être au cœur de la zone de production betteravière. Nous entendons produire "local", en circuit court. Le kilométrage moyen entre les champs de production et la sucrerie n’est que de 45 kilomètres. Feluy offre aussi l’avantage de disposer d’une importante conduite de gaz naturel qui sera la source principale d’énergie de l’entreprise. Une autre source, ce sera le biogaz que nous pourrons produire en biométhanisation avec certains déchets de production. Aucune sucrerie n’a été construite en Europe depuis plus de trente ans. Les technologies et les outils actuels nous permettent de viser une consommation énergétique deux fois voire trois fois moindre que les sucreries qui existent actuellement".

La création de la sucrerie, d’après les projections de la coopérative, permettrait de pérenniser la production betteravière, en garantissant des revenus justes pour 1600 ménages agricoles et en créant une centaine d’emplois directs et quelques 300 emplois indirects. Une promotion de l’emploi et la main-d’œuvre locale dans une activité économique non délocalisable.

Des banques frileuses

361 millions d’euros. C’est la somme nécessaire pour la construction de la sucrerie et le lancement des activités. 37% de la somme est déjà récoltée. Via la contribution des coopérateurs, différents outils de financements publics wallons et fédéraux et des fonds d’investissement privés. Un plan est prévu qui permettent de faire grimper cette part d’investissement en fonds propres à 50%. Le plan financier semble bien ficeler. Des grossistes et distributeurs ont signé des lettres d’intérêt pour acquérir 66% de la production de sucre quand l’activité sera lancée.

Les résidus de production aussi seront valorisés. Auprès des coopérateurs eux-mêmes qui se sont portés acquéreur des pulpes et écumes en guise d’engrais (économie circulaire !). Les producteurs d’alimentation pour bétail ont également marqué leur intérêt. Sur papier, la rentabilité de l’investissement ne semble faire aucun doute. Le permis de construction exécutoire a par ailleurs été octroyé.

Les banques pourtant tardent à entrer dans la danse. "C’est sûr que notre projet gêne, assène le président l’Assemblée Générale de la CoBT. Les lobbys de l’industrie agroalimentaire feront sans doute ce qu’ils peuvent pour nous mettre des bâtons dans les roues". Benoît Haag, ingénieur agronome coordinateur du projet tempère : "Nous avons présenté le projet auprès de 40 institutions bancaires belges et européennes. Actuellement, seule la CBC s’est engagée à nous suivre. Mais aucune n’a dit non. Des banques hors Belgique sont prêtes à embarquer en tant que "suiveuses" dès que d’autres banques locales auront marqué leur consentement".

Le temps presse

Cela fait 4 ans bientôt que le projet de cette coopérative sucrière est sur les rails. C’est à présent la ligne droite finale. Car si le montant nécessaire à la création de la sucrerie de la CoBT n’est pas réuni avant la fin de l’été, il faudra purement et simplement enterrer le projet. "Et cela mettra à mal le moral et l’activité de beaucoup de ceux qui y ont cru", lance un coopérateur.

Encore une fois, Benoît Haag explique : "ce projet lancé il y a quatre ans prévoyait un lancement de l’activité avant 2023. Le projet n’étant pas simple, nous avons déjà rallongé les délais. Et pour garantir un démarrage de l’usine en 2023 comme c’est prévu sur notre planning de développement, il faut entamer les travaux préparatoires dès l’automne de cette année et cela, c’est demain".

Les membres du conseil d'administration et les 54 représentants des 1600 coopérateurs  de la CoBT présents ce matin en assemblée générale pour discuter de la situation se sont en tout cas dits déterminés à franchir les derniers obstacles pour que leur sucrerie voie le jour. 

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