Selon le Conseil d'Etat, plusieurs universités et Hautes Ecoles procèdent à des évaluations illégales

Guillaume est un étudiant namurois en deuxième année en sciences psychologiques à l'UCL. "Sophie" (prénom d'emprunt) est en 3e BAC de kinésithérapie à l'ULB. Tous deux ont été confrontés au même problème : le "standard setting" en jargon académique. 

Un seuil de réussite à 13/20

De quoi s'agit-il? Le principe est expliqué en détail dans un récent arrêt du Conseil d'Etat en réponse au recours introduit par Guillaume. 

" Tout QCM emporte la possibilité d’y répondre favorablement par effet du hasard ", "lorsque, comme en l’espèce, 4 propositions sont formulées, l’étudiant a donc 25 % de chances (1/4) de donner une bonne réponse en raison non pas de ses connaissances, mais d’un coup de chance ", que " pour pouvoir garantir un standard de connaissances conforme aux exigences universitaires, il s’agit d’appliquer une méthode d’évaluation qui permette d’annuler les effets du hasard ", que " l’une des possibilités pour ce faire est de fixer un “seuil statistique de réussite” - le score permettant d’accéder au grade de 10/20 étant appelé “standard-setting” ", qu’il " s’agit de s’assurer, par le choix du nombre de questions à valider, que l’étudiant maîtrise les activités d’apprentissage essentielles ", que " par exemple, l’on estimera que la connaissance sera acquise si, confronté 3 fois à la démonstration de la maîtrise d’une même compétence, l’étudiant est capable de démontrer 2 fois qu’il maîtrise la compétence ";

En clair, pour obtenir la note de 10/20, sanctionnant la réussite de l'examen, l'étudiant.e devra répondre correctement à 13 questions sur 20, et non à 10. Si Guillaume était informé des modalités d'évaluation bien avant l'examen, ce n'est pas le cas de "Sophie". "En date du 26 mai, on a reçu un mail du professeur, donnant les modalités et à la fin du mail il a mentionné que la réussite était à 13/20. L'examen se déroulait 5 jours plus tard, le 1er juin. (...) Le professeur a expliqué que l'on suivait la règle du 13/20, "selon l'Université de Gand" en joignant le lien vers l'explication de cette université, selon laquelle lors des examens par QCM (questionnaire à choix multiples), il fallait 13/20 pour réussir."

 

Une pratique illégale

Karim Jguirim est juriste à Infor-Jeunes Bruxelles et spécialiste du droit de l'enseignement supérieur. Pour lui, l'arrêt du Conseil d'Etat donnant raison à Guillaume, l'étudiant en psycho, est intéressant à plusieurs titres. "Le premier intérêt est qu'il s'agit du premier arrêt se prononçant sur cette question. Le deuxième intérêt est qu'il se prononce en faveur de l'étudiant. Et enfin, cet arrêt, même s'il ne concerne en principe que ce seul étudiant, il aura indirectement des répercussions sur tous les autres étudiants qui sont concernés par cette situation, pour autant qu'ils la contestent. Dernière chose, et ce n'est pas la moindre, il s'agit d'un arrêt en annulation, c'est-à-dire qu'il se prononce de manière définitive. Juridiquement parlant, un arrêt en annulation, ce n'est pas une décision qui aurait la valeur précaire d'un arrêt rendu dans le cadre d'une procédure d'urgence."

Et cet arrêt, que dit-il concernant le mode d'évaluation? "Il se prononce sur un point précis", poursuit Karim Jguirim. "Celui qui consiste à contourner le seuil de réussite de 10/20 tel qu'il est fixé dans le décret "Paysage" (de 2013). (...) Il précise que le seuil de réussite doit être fixé à 10/20 et qu'on ne peut pas le contourner avec un autre système."  Ce mécanisme de contournement est utilisé largement, précise le juriste d'Infor-Jeunes Bruxelles, mais il en existe d'autres. 

Confusion entre le score et la note explique l'ULB

Pour corriger les biais dus au hasard et à la chance, les universités et Hautes Ecoles ont eu ou ont encore recours à une méthode d'évaluation appelée "correction for guessing", qui consiste à retirer un point pour chaque mauvaise réponse. "Ce n'est pas une méthode équitable", tranche Eric Huytebroeck, responsable du Centre d'Appui pédagogique de l'ULB. "Elle favorise les étudiants qui prennent des risques alors que les consignes qu'on leur donne avant l'examen tendent plutôt à leur déconseiller de prendre des risques. Il y a aussi un biais de genre parce que le "correction for guessing" pénalise les femmes. L'Université de Gand l'a abandonné il y a plusieurs années. L'UCL a embrayé un peu plus tard. A l'ULB, nous le déconseillons et nous proposons d'autres alternatives, dont l'augmentation du nombre de questions ou le "standard setting". 

Quant à dire que le "standard setting" ne respecte pas le décret "paysage" qui fixe le seuil de réussite à 10/20, Eric Huytebroeck s'inscrit en faux contre cette analyse. Selon lui, on confond le score et la note. "On peut très bien imaginer que pour obtenir la note de 10 décrétalement fixée pour réussir, vous devrez avoir 62,5% des réponses correctes et pas 50%.". Pour obtenir une note de 10/20, le seuil d'exigence (le score) est placé à 13/20 et c'est parfaitement légal, estime le responsable du Centre d'Appui pédagogique de l'ULB. 

Reste néanmoins à informer correctement les étudiants en temps et en heure du mode d'évaluation retenu. Dans le cas de Sophie, un mail envoyé le 26 mai pour un examen organisé le 1er juin ne répond manifestement aux exigences de la Fédération Wallonie-Bruxelles. 

"Un arrêté de pouvoirs spéciaux fixe au 24 avril la date limite pour communiquer les modalités d'examens aux étudiants, après, c'est trop tard, les étudiants sont surpris", conclut Karim Jguirim. 

 

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