Rendre le Parc royal de Laeken accessible au public ? Une multitude d’enjeux derrière cette proposition très tentante

Pourra-t-on un jour aller pique-niquer sur la pelouse du Parc Royal de Laeken et se balader sous ses arbres ? C'est ce que voudraient les partis de la majorité bruxelloise.

La députée bruxelloise Hilde Sabbe (one.brussels) est à l’origine d’une résolution demandant qu’une partie du Parc Royal passe dans le domaine public, arguant le fait que "s’il y a plein d’espaces verts au sud de Bruxelles, il y a très peu d’espaces verts au nord, dans le quartier central. Et il y a cet immense domaine et on aimerait juste qu’une partie de ce domaine soit ouverte au public."

Cette demande n’est pas nouvelle, mais comme à l’accoutumée en Belgique, c’est le nombre d’interlocuteurs concernés par cette question qui rend la prise de décision assez difficile.

Un parc "mis à disposition du roi régnant"

Sur Matin Première ce jeudi 25 février, le professeur d’histoire contemporaine de l’UCLouvain Vincent Dujardin revient sur l’histoire de ce Parc Royal, "offert à la Belgique en 1900, avec le Stuyvenberg, avec les serres de Laeken, avec le château de Ciergnon, le parc Duden, à la condition expresse qu’une partie de ces biens soit mise à la disposition du roi régnant. C’est un accord qui a été fait en 1900, il y a donc bien longtemps, et c’est ainsi que ce parc est toujours à la disposition du roi régnant. Mais il n’est pas aménagé, donc il n’y a pas de sentiers, de chemins, de bancs. C’est un domaine à l’état brut en réalité. Il y a même une réserve naturelle, et ça figure d’ailleurs dans la résolution aussi, la plus grande réserve de hérons de Belgique. Vous avez aussi des iris, le légendaire iris à Bruxelles, qui est sur le drapeau de la région bruxelloise. Il y a une faune et une flore tout à fait remarquables."

Si les serres de Laeken sont ouvertes quelques semaines au printemps, et que la Donation royale a déjà mis à disposition le parc Duden (24 ha), on parle quand même d’un potentiel de 186 hectares de verdure pour les Bruxellois, soit 265 terrains de football. La proposition de le passer sous domaine public est donc très tentante, mais, belgitude oblige, ce n’est pas si simple, rappelle ce spécialiste de la famille royale.

Une multitude d’interlocuteurs

"Il y a quatre problèmes majeurs qui ne sont pas minces. C’est d’abord la lasagne institutionnelle belge. Si vous voulez ouvrir ce domaine, vous devez vous mettre autour de la table. C’est le ministre de l’Intérieur, parce qu’il y a la protection de la famille royale qui est en jeu, c’est la Ville de Bruxelles, c’est la région bruxelloise, c’est la Régie des bâtiments, c’est la Donation royale, c’est le chef de l’État lui-même, donc vous avez au moins sept interlocuteurs avec différents niveaux de pouvoir qu’il faut mettre autour de la table."

Qui va payer ?

"Deuxièmement, qui paye ? S’il faut aménager ce très grand espace, mais surtout aussi l’entretenir, qui finance cet aménagement ? Et puis, il y a les frais de sécurité. Vous avez là le chef de l’État qui peut se promener avec un chef d’État étranger, il ne faut pas qu’il se trouve à portée de tir de promeneurs. C’est là qu’il y avait maintenant un espace de sécurité plus grand. Si vous réduisez considérablement cet espace, il y a des questions de sécurité, et donc des frais pour la police fédérale, des frais d’entretien, des gardes forestiers, etc. Qui paye ça ? Dans la résolution, au fond, il n’y a pas une phrase là-dessus. Il faudrait avoir un plan financier. Combien de millions d’euros ça coûte ? Est-ce que c’est la région bruxelloise qui paye ou pas ? Ou bien est-ce qu’ils espèrent que le fédéral va payer ? Vous voyez, ce sont des questions qui ne sont pas anodines et qui devraient être tranchées."

Préserver la réserve naturelle

"Puis, vous avez aussi le côté réserve naturelle dont on a parlé. Là, vous tombez alors sous la directive Habitats oiseaux, qui protège la flore et la faune plus rares, la biodiversité. Si vous ouvrez le domaine et qu’il y a des milliers de personnes comme hier au Bois de la Cambre, la réserve naturelle sera terminée assez rapidement."

"Il y a aussi des problèmes juridiques qui ne sont pas minces. Au fond, ce domaine a été mis à la disposition du roi dans le cadre de la liste civile, au moment où il est arrivé sur le trône en 2013. Et on sait bien qu’une liste civile, c’est valable pour l’ensemble du règne, et dans la loi sur la liste civile figure qu’on met à la disposition du roi, comme pour tous ses prédécesseurs, le château de Laeken, le domaine, etc. En théorie, on ne peut donc pas toucher à ça avant la fin du règne du roi Philippe. D’autre part, comme je l’ai dit, le roi Léopold II a fait don de tous ses biens à l’État belge à la condition expresse que ce soit à la disposition du roi pour qu’il puisse aussi avoir un rayonnement international, comme on a encore eu, par exemple en 2001, le sommet de Laeken qui a eu lieu à Laeken, les serres de Laeken et ce cadre assez féerique."

"Donc, est-ce que ça veut dire que c’est foutu et qu’il n’y a rien à faire ? Non. Je pense qu’il y a peut-être des solutions inventives qu’on peut avoir, comme vous évoquiez l’ouverture des serres de Laeken, c’est organisé, c’est encadré. Est-ce qu’il n’y a pas moyen d’aller plus loin, justement, que la situation actuelle pour faire bénéficier cette réserve naturelle et l’ensemble du domaine à davantage de Bruxellois ?"

Et le Roi dans tout ça ?

Si Vincent Dujardin ne connaît pas le sentiment de la famille royale sur cette question, il rappelle que le roi Philippe est "capable d’audace, on l’a vu l’année passée, avec la lettre sur le Congo, la résolution de l’affaire Delphine et parfois des décisions inattendues pour la formation des gouvernants." Et de peut-être parier sur son penchant pour l’environnement. "Je crois effectivement que ça ne marchera que s’il y a un souhait du côté du chef de l’État lui-même et s’il y a aussi les leviers pour justement mettre autour de la table tous ces niveaux de pouvoir — le fédéral, les régions, la Ville de Bruxelles — et, au fond, pouvoir obtenir une solution qui, sinon, je crois, ne sera pas très simple à obtenir."

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